Amel et les fauves

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Larmes, cris, paillettes et musique… Amel et les fauves est un film formellement grandiloquent, qui fait oublier le drame d’une nation toute entière.

Nuit diluvienne

Amel est maman d’un adolescent à peine majeur, pour qui elle se bat quotidiennement dans une Tunisie en pleine décompensation économique et sociale. Moumen, son fils, rêve de devenir footballeur. Mais entre un père alcoolique qui ne communique que sur le ton ivre de la nostalgie et du spiritueux et une mère femme de ménage, il ne lui est même pas permis de fantasmer. Les reliefs féministes du film encourageront Amel à assumer et payer le prix fort de l’adultère. Après quelques mois de prison, Amel et les fauves conte la descente aux enfers d’un garçon qui se perd dans les nuits souterraines de la ville dans laquelle il a perdu sa mère. Elle aussi gagne sa vie la nuit pour chercher son fils le jour. La drogue et les violences sexuelles ponctuent ces nuits hors du temps, mais un long chassé-croisé éloigne continuellement les deux rescapés d’une famille mise en pièces. Bien sûr, chacun fera des rencontres amicales et amoureuses qui les aideront à ne pas sombrer entièrement, tandis que le spectateur pourra reprendre son souffle lors de nombreux ralentis fluorescents sur les soirées muséifiées. Voulant exposer cette Tunisie violente et répressive, Mehdi Hmili signifie l’immense cruauté au travers de l’inépuisable courage d’une mère prête à tout pour rappeler à son fils que là où tout se consume, subsiste la tendresse. De cette manière le réalisateur peint la douloureuse existence d’une collectivité au moyen d’une histoire familiale dérivée de la sienne. Du jour à la nuit, de l’individuel au commun, de la violence à la douceur, Amel et les fauves multiplie les péripéties pour faire récit, mais c’est au travers d’une esthétique particulière que Hmili cherche à conserver l’empathie de son spectateur.

Chaos kawai

Amel et les fauves est une course. Contre la montre : Amel doit fuir les hommes violents pour retrouver à temps ceux qui savent où son fils se cache, le tout avant le levé du jour pendant lequel les corps expient. Course poursuite : son fils est proche et loin tout au long du film et le temps affecté par la nuit et la drogue les pourchasse. Ces deux heures de sprint doivent maintenir en alerte et haleine le spectateur. Pour ne pas lui donner envie de baisser les bras, le film mêle les genres en usant de leurs motifs les plus connus. Lorsqu’Amel est arrêtée, l’interrogatoire subit plonge pour un instant le film dans un univers semblable à celui de Colombo modernisé : chemise des policiers à demi déboutonnée  cigarettes coincées entre les lèvres, armes posées sur le bureau sous un éclairage accusateur, la scène fait régresser sans nuance les mœurs. La violence des gestes et des mots ne sont pourtant pas rendus insoutenables : les mous masculines feignent le charisme et leurs mouvements et décisions s’accordent en chœur comme au théâtre. Pas de haine sans un peu d’amour d’ailleurs puisqu’Amel tombera amoureuse de son patron de cabaret, qui l’aidera à retrouver Moumen. Les rondes de voiture sont balisées de respirations face à la mer, où la belle expirera un instant dans les bras de la bête, réanimée par un baiser en gros plan juxtaposé à un feu d’artifice survenu comme par magie. Par ailleurs, Mehdi Hmili donne la parole au monde de la nuit dans lequel les jeunes se réfugient pour trouver confort et ecstasy. Le réalisateur pointe les boites de nuit transgenres et ce sujet (qui aurait pu fonder un long-métrage à lui-seul) n’est justifié que par la dimension récréative et sensationnelle des maquillages et tenues toujours réchauffés par une multitude de néons bleus et roses. Les plans rapprochés sur les visages parfaitement dessinés et soulignés par la lumière et le ralenti, rendent la misère séduisante. Les histoires à l’eau de rose, les nuits envoutantes et le style cocaïne chic réapproprié, le tout sur une tonalité tout droit issue des Amours imaginaires de Xavier Dolan, créent un conflit majeur : la précarité aurait quelque chose de romantique. Ce sont ces esthétiques et schémas scéniques hautement répétitifs qui pallient la fatigue hypothétique du spectateur.

De tout et de rien

Amel et les fauves est un titre qui se substitue à l’initial : Stream. Le flux donc, qui aurait pu signifier là l’élan affectif  que chaque scène du film s’engage à alimenter, ne semblait pas assez orienter l’intention du réalisateur. Les fauves donc, font référence à ces hommes qui violent et abusent d’une femme (partie d’un corps social entier) , oriente le film vers un combat d’abord féministe. Mais lorsque pour obtenir une faveur de la part de son chef, Amel désigne la femme qui dans son service souhaite orchestrer une grève, la perspective est amoindrie dès les premiers instants du film, d’autant plus que c’est dans les bras d’un homme qu’elle puisera son courage. Dès lors, de la course le film devient courant et digère chacune des péripéties sans se soucier du lien. Pour que le film soit fluide, le réalisateur s’obstine à lisser chaque aspérité au moyen d’une bonne couche d’artefacts esthétiques classiques et dépassés. Amel emmenée au poste par un camion de police prendra le temps de rendre un adieu funeste à son fils, chacun posant sa main de part et d’autre de la vitre. La course initiale peine aussi à trouver son fondement : comment Moumen se résigne-t-il à attendre sa mère en sachant où et comment celle-ci purge sa peine ? Le dispositif narratif est grossièrement tissé ce qui par conséquent le fait aborder avec beaucoup de maladresse le viol et la condition tunisienne des LGBTQI+. Ainsi, le traitement brut de questions si spécifiques engendre un déficit conceptuel malheureux. A la lecture du synopsis, il semble inquiétant de ressortir de la salle de cinéma avec l’idée que la détresse puisse être désirable.

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Durée : 120 mn


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