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Viens je t’emmène

Article écrit par

Acide paranoïa

Post-vérité

À Clermont-Ferrand, depuis le trottoir d’en face, Médéric aborde Isadora, prostituée quinquagénaire dont il prétend être amoureux. Alors qu’ils débutent un rapport gratuit à l’hôtel, un attentat terroriste a lieu. Le souteneur d’Isadora, qui se trouve être son mari, entre dans la chambre et récupère sa femme pendant que, déçu, Médéric rentre chez lui et croise Selim, un jeune Arabe qui demande de l’aide pour ne pas vivre dans la rue. À l’image de cette introduction, c’est par un jeu de désirs contrariés par l’actualité, les rencontres et les découvertes de Médéric que se construit le récit de Viens je t’emmène. Récit qui se divise en deux quêtes : retrouver Isadora et la libérer de son mari d’une part, découvrir si Selim, qui s’incruste chez lui, fait partie de la bande de terroristes ayant commis l’attaque d’autre part. Quêtes perturbées par les multiples mensonges et jeux de dupe des personnages qu’il croise. Mensonges concernant aussi bien leurs motivations que leurs natures profondes, chacun dissimulant, trichant et se révélant autre que ce qu’il affirme au départ, tout en soutenant des contre-vérités évidentes, comme si de rien n’était. Médéric n’est pas épargné par ces vilaines manies et, à mesure que le récit progresse, Alain Guiraudie perd ainsi efficacement son spectateur dans les méandres d’un univers où le vrai et le faux comme le bien et le mal sont devenus indiscernables. Matérialisant efficacement le monde de post-vérités actuel où chacun se contente de la vérité qu’il croit la bonne, tout en créant un suspense, ainsi qu’une paranoïa, puissants et étouffants. Aspect parachevé par l’usage que les personnages font des technologies informatiques : l’utilisation d’un portable, comme d’un ordinateur étant surtout utile pour espionner, suivre l’autre ou avoir accès à de la propagande. Donnant corps à l’idée d’une société de surveillance augmentant par elle-même, ironiquement, la suspicion générale, la psychose et une vision fantasmagorique de la réalité.

  

Cru et froid

Ce qui est surprenant, c’est la facilité avec laquelle Alain Guiraudie parvient à désamorcer la nature hystérique, et aujourd’hui polémique, des sujets contemporain qu’il aborde, soit : le terrorisme, le rapport homme femme et la sexualité. Désamorçage permis par l’utilisation d’un contre-pied : une dysharmonie entre les événements, les actions des personnages, d’avec les réactions de Médéric, ainsi que son attitude. Il agit et réagit dans une relative décontraction, voire flegmatiquement, quels que soient les événements se produisant. Ce qui rend ainsi les situations d’autant plus incongrues et créer un état d’esprit décalé permettant à un sens de l’humour noir, pince-sans-rire et grinçant, de nimber les séquences. Cet humour est accentué par une forme esthétique glaçante et clinique : Guiraudie évite tout effet de styles voyant et prend le temps de poser ses cadres pour filmer lentement un environnement urbain, celui de Clermont-Ferrand l’hiver, plein d’une lugubre et froide banalité (le rythme du film s’animera tout de même progressivement à mesure de la progression des mésaventures de Médéric). Cette banalité est mise en avant par l’usage de multiples décors sans grande identité (si ce n’est la cathédrale gothique en pierre noire de Clermont-Ferrand) et essentiellement composés de chambres, d’appartements ou de rues. Cet aspect d’une modernité banale est parachevé par un usage minimal de la musique qui, ainsi, n’embellit rien. Jean-Charles Clichet incarne talentueusement, et avec un calme désarmant, Médéric, mais le beau parti pris de la distribution consiste en ce qu’elle est majoritairement constituée d’acteurs peu connus. Système avantageux, car contribuant à plonger le spectateur dans cet univers ubuesque que Guiraudie veut être celui de « Monsieur tout le monde. » Et on ne peut que saluer le courage comme le cran de Noémie Lvovsky, incarnant Isadora, qui s’expose durant des scènes de sexe à la crudité perturbante, car accentuée par la frontalité du cadre.

  

Doux cauchemar

C’est à une satire sociale au ton grinçant prenant la forme d’un doux cauchemar éveillé auquel nous convie Alain Guiraudie. Il est ainsi très proche du style de certaines œuvres tournées par Bertrand Blier, du type Buffet froid ou Notre histoire. Comme lui, Guiraudie parvient à prendre le pouls de l’époque et à mettre en scène de multiples sujets qui fâchent : terrorisme, sexualité, racisme, chantage, escroquerie, abus, frustration, hypocrisie… sans jamais énoncer de jugement, ni de morale. « Mieux vaut partir d’un cliché que d’y arriver », avait dit en substance Alfred Hitchcock ; Alain Guiraudie applique cette loi en s’amusant à mettre en scène et à se réapproprier de façon presque bonhomme, les passions tristes de l’époque et autres fantasmes sordides du type « le grand remplacement » ou « la guerre civile menace. » En résulte un film formidable de suspense, prenant, mettant en scène autant de sujets casse-gueule qui, par le ton satirique avec lequel ils sont traités, témoignent d’un état d’esprit corrosif, voir anarchiste, digne de fluide glacial ou Hara Kiri. La liberté de ton, l’ironie acide, ainsi que la sobriété et la maîtrise efficace de la mise en scène de Viens je t’emmène en fait un classique instantané qui satisfera les amateurs de films de suspense, de films paranoïaques, comme ceux d’un très bon cinéma d’auteur.

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Durée : 100 mn


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