Select Page

Un couple

Article écrit par

Un très beau film dont l’économie constitue la qualité : construit à la manière d’un poème, il bénéficie d’un fort pouvoir d’évocation. Dans une délicate mise en scène, faite de regards caméras adressés à un époux absent, la caméra est ce qui fait lien et rupture entre le champ et le hors-champ, entre le présent et l’absent, entre la parole et le silence.

C’est avec étonnement que l’on découvre ce très court long-métrage de fiction (1h03), par l’une des figures les plus remarquables du cinéma du réel, Frederick Wiseman, dont les derniers films s’apparentaient plus à des fresques colossales de trois heures : Un couple constitue donc un contrepoint esthétique et narratif à ce dispositif canonique, puisqu’il s’attache à décrire une parole unique dans un lieu unique, comme une variation autour d’une subjectivité, celle de Sophia Tolstoï, épouse de Léon Tolstoï, écrivain de Guerre et Paix, figure monumentale de la littérature russe, et dont Frederick Wiseman et Nathalie Boutefeu nous livrent un portrait indirect, médié par la parole de son épouse, dont le texte est issu en totalité des journaux intimes de Sophia Tolstoï, écrivaine de l’ombre, ici mise en lumière par la douce caméra et le regard attentif propre au réalisateur américain.

FAIRE PARLER CELLES QUE L’ON TAIT

Empruntant au soliloque de théâtre, ou plutôt au seul en scène, le film crée un maillage de paroles où Sophia Tolstoi explore, à l’automne de sa vie, sa relation longue et complexe avec le géant russe, et rejoue situations et disputes en incarnant successivement son propre personnage et celui de son mari. Partant d’une situation d’énonciation plutôt simple (une femme parle à son mari et retrace leur relation tumultueuse), la trame narrative est enrichie par une complexité de regards, de temporalités, de subjectivités, puisque Sophia y endosse son je actuel, son je passé et celui de son mari. A travers le portrait de leur mariage, Sophia réalise son autoportrait, elle qui a dû endosser le rôle d’épouse modèle pour son écrivain de mari pendant presque 40 ans et qui, pendant qu’il écrivait ses romans, s’est occupée de porter, élever, nourrir leurs enfants, d’accomplir les tâches domestiques invisibles et gratuites qu’une épouse est chargée d’effectuer en silence.

Ainsi, comme un geste de rébellion, Wiseman met au jour et fait sonner la parole intime de cette épouse malmenée, maltraitée, ignorée, qu’incarne Nathalie Boutefeu avec toute la passion et le désespoir de cette femme en colère. En effet le film, sans jamais devancer son héroïne féminine avec une parole autoritaire ou intellectuelle, propose une relecture paradoxale du portrait de Tolstoï, à qui son épouse reproche une quasi désertion de ses rôles familiaux. Même s’il n’est pas engagé politiquement, le film engage une réflexion autour des figures muettes et silenciées de notre histoire : Sophia Tolstoï est à la fois une épouse méprisée mais également une écrivaine ignorée à qui le film rend hommage, la précision et la vivacité de sa langue donnant à ce voyage une actualité criante de vérité.

LE JARDIN, LIEU DE L’INTIME ET DU SOUVENIR

Arpentant le jardin bellilois de La Boulaye, qu’il s’agisse d’un jardin intérieur symbolique ou d’une propriété personnelle, le film crée une subtile filiation avec l’essai de Virginia Woolf Une chambre à soi : si le jardin remplace la chambre verrouillée, ces paysages abrupts et sauvages, ce jardin luxuriant et silencieux, filmés en impressionniste, se prêtent parfaitement à l’évocation de la fin du 19e siècle. Quoi de mieux qu’un jardin pour évoquer l’intimité d’un vécu féminin, et initier un voyage temporel et mémoriel ? Répondant à l’écrivaine britannique, Wiseman et Boutefeu, qui coscénarisent le film, donnent à l’écriture de ce journal intime une vraie valeur littéraire, puisque le film se referme sur Sophia en écrivaine, seule à sa table, plongée dans ses souvenirs.

Ce glissement d’identité, d’épouse à artiste, se ressent jusque dans la physicalité de l’héroïne : progressivement, ses cheveux se détachent, son décolleté s’ouvre, sa posture observe une évolution palpable qui permet au personnage de se déployer et de se libérer en même temps qu’elle libère sa parole d’écrivaine. Derrière cette vie d’asservissement, à la fois aux exigences patriarcales de la vie de famille, et à l’amour complexe qui relie Sophia et son époux, le cinéaste trace une ligne de fuite qui apporte repos et douceur, et que magnifie le jeu plein d’émotion, de délicatesse et de discrétion de Nathalie Boutefeu.

Titre original : Un couple

Réalisateur :

Acteurs :

Année :

Genre : , ,

Pays :

Durée : 63 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

She Will

She Will

À mi-chemin entre l’univers de Ari Aster et de Dario Argento, She Will de Charlotte Colbert est un film à l’esthétique envoûtante, qui n’a pourtant pas su répondre à sa propre ambition.

Cadavres exquis

Cadavres exquis

Les cadavres exquis du titre évoquent les dépouilles parcheminées de l’ossuaire de Palerme autant que l’ hécatombe de dignitaires de justice froidement assassinés. Dans ce climat chargé de gravité mortuaire, Francesco Rosi épingle la collusion des pouvoirs politico-judiciaires dans les années de plomb qui secouent l’Italie. A redécouvrir en version restaurée.

Main basse sur la ville

Main basse sur la ville

Loin de paraître datés, les films de Francesco Rosi apparaissent aujourd’hui plus prégnants que jamais. A la charnière du documentaire et de la fiction réaliste, ils appartiennent au genre didactique, qui explorent les zones d’ombre et l’opacité de la réalité sociale italienne comme l’on assemble les fragments d’un puzzle tout en ménageant une fin ouverte. Focus sur un thriller politique quasi intemporel.