The Immigrant

Article écrit par

Marie-Madeleine à New-York.

Ellis Island, New-York, 1921. Paquebot immense, silhouettes d’immigrants européens emmaillotés dans leurs châles et fin du voyage pour deux sœurs polonaises, enfin arrivées en terre promise. Grands yeux écarquillés, quasi muette, Marion Cotillard, tout en accent travaillé est la première femme (Ewa-Eve) et martyr de la construction américaine de James Gray. A peine accostée qu’elle perd sa sœur au contrôle sanitaire pour cause de tuberculose.

La puissance du pitch du cinquième long du réalisateur de We own the night (La Nuit nous appartient, 2007) – la rencontre dévastatrice entre deux âmes perdues co-dépendantes – l’extrême soin de la reconstitution de New York au début du XXe et l’espérance de la grande fresque d’époque mêlant rêve américain brisé, théâtres de saltimbanques et prostituées ont porté les attentes très hautes lors de la première française du film à Cannes en mai dernier. Il se trouve que ses attributs de film classique sont plus une parure, assez terne d’ailleurs, pour le drame intime dont rêvait Gray. Passons sur le fait que les décors, la photographie de Darius Khondji et le premier tiers du film manquent cruellement de relief, d’aspérités pour en arriver au face-à-face entre les deux personnages principaux, qui semble bien plus intéresser Gray.

La belle et la bête, Cotillard et Phoenix, corps de cinéma déjà très marqués (la française oscarisée au physique de madone vs. la boule de nerfs habitué aux rôles de psychotique) seraient donc les deux faces de la construction américaine : la candeur, l’espoir et la persévérance se heurtent au commerce, à la monétisation à tout prix des corps immigrants, dans une société où surnagent déjà pudibonderie et hypocrisie des mœurs.

 

Malgré le principe théorique, malgré le soin apporté à chaque composition de plan, le face-à-face entre les deux pécheurs n’accouche de rien, ou si peu. Gray s’en tient à un scénario aussi rigide que la morale judéo-chrétienne qui l’innerve : l’histoire d’une dame devenue catin, redevenue plus pure encore par le pardon accordé à ceux qui l’ont salie. Ewa est un personnage-bagage assez rétrograde, naviguant d’une soumission masculine à une autre, avant la délivrance acquise à l’usure.

Ainsi le film, mauvais rêve éveillé que le personnage traverse à la recherche de liberté, est presque pénible à regarder. Peu d’empathie, pas d’émotion , manque flagrant de rythme, scènes clefs sans envergure, comme si The Immigrant, par son écrin historique, craignait le mouvement de trop, la fièvre, l’énergie. Étonnant pour le New-Yorkais, metteur en scène des passions contrariées et de la rédemption, qui d’ordinaire, est plus vibrant. Plus gênant encore, l’impression qui affleurait déjà dans Two Lovers (2008) : James Gray est bien moins doué avec ses personnages féminins et leurs émois supposés. Pour eux, il confectionne des drames, des mélos, et maintenant un film en costumes, alors qu’il est bien meilleur dans le suspense, près des corps dansants, trafiquants et payant le prix fort dans des courses-poursuites grandioses.

Titre original : The Immigrant

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Pays :

Durée : 117 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Journal intime

Journal intime

Adapté librement du roman de Vasco Pratolini, « Cronaca familiare » (chronique familiale), « Journal intime » est considéré à juste titre par la critique comme le chef d’œuvre superlatif de Zurlini. Par une purge émotionnelle, le cinéaste par excellence du sentiment rentré décante une relation fraternelle et en crève l’abcès mortifère.

Été violent

Été violent

« Eté violent » est le fruit d’une maturité filmique. Affublé d’une réputation de cinéaste difficilement malléable, Zurlini traverse des périodes tempétueuses où son travail n’est pas reconnu à sa juste valeur. Cet été
violent est le produit d’un hiatus de trois ans. Le film traite d’une année-charnière qui voit la chute du fascisme tandis que les bouleversements socio-politiques qui s’ensuivent dans la péninsule transalpine condensent une imagerie qui fait sa richesse.

Le Désert des tartares

Le Désert des tartares

Antithèse du drame épique dans son refus du spectaculaire, « Le désert des Tartares » apparaît comme une œuvre à combustion lente, chant du cygne de Valerio Zurlini dans son adaptation du roman éponyme de Dino Buzzati. Mélodrame de l’étiquette militaire, le film offre un écrin visuel grandiose à la lancinante déshumanisation qui s’y joue ; donnant corps à l’abstraction surréaliste de Buzzati.

Les Jeunes filles de San Frediano

Les Jeunes filles de San Frediano

Ce tout premier opus de Valerio Zurlini apparaît comme une bluette sentimentale. Clairement apparentée au “néo-réalisme rose”, la pochade, adaptant librement un roman de Vasco Tropolini, brosse le portrait d’un coureur de jupons invétéré, Andréa Sernesi, alias Bob (Antonio Cifariello).