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Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête (Sleepy Hollow – Tim Burton, 2000)

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Citrouilles, fantômes, sorcières, ambiance gothique à souhait, effets visuels saisissants, pas de doute, Tim Burton est de retour à l’aube du nouveau millénaire avec ce long métrage ébouriffant, à deux doigts de nous faire perdre la tête…

Depuis 1985 et son premier film, Pee-Wee’s Big Adventure, Tim Burton est incontestablement l’un des réalisateurs les plus appréciés, les plus originaux et les plus audacieux de sa génération. Toujours habité par une créativité artistique étonnante, ses longs métrages sont régulièrement l’occasion de claques visuelles aussi impensables que renversantes. Pourtant, lorsque le projet Sleepy Hollow se présente sur le tapis, le cinéaste est dans le creux de la vague. Ses deux précédents films, Ed Wood et Mars Attacks ! sont des échecs commerciaux et après ses adaptations du héros de comics, Batman, son projet de réalisation de Superman patine dangereusement. Le scénario proposé par Adam et Scott vient donc immédiatement combler ses attentes. En réalisateur visionnaire, il se plonge sans hésiter dans le projet.

Pari délicat tant la légende du cavalier sans tête est un sujet classique et particulièrement épineux. Le récit de Washington Irving fut, en effet, régulièrement transposé au cinéma. Ainsi, le premier court métrage Rip Leaving Sleepy Hollow de l’américain William K. L. Dickinson, est sorti en 1896, ouvrant la voie à bon nombre d’adaptations. A commencer par The Headless Horseman, en 1922, où Will Rogers tenait le rôle d’Ichabod Crane, puis du téléfilm The Legend of Sleepy Hollow avec Jeff Goldblum, sans oublier Who’s the Ghost in Sleepy Hollow du chinois Hsia Hsu. Plus conventionnels, ce sont surtout les dessins animés qui feront connaître cette histoire au grand public : en 1958, le collaborateur de Walt Disney propose The Legend of Sleepy Hollow, avant une transposition en images de synthèse intitulée The Night of the Headless Horseman.

Alors, comment exister et offrir au spectateur une vision novatrice, sa propre idée d’une œuvre faisant partie de l’imaginaire collectif ? Bien loin de s’émouvoir des versions de ses prédécesseurs, Tim Burton se lance dans une entreprise grandiose, entouré par quelques fidèles compères. Retrouvant Danny Elfman à la musique, il collabore pour la troisième fois, après Ed Wood et Edward aux mains d’argent, avec Johnny Depp. Christina Ricci, Christopher Walken ou encore Miranda Richardson se joignent, eux aussi, à la population de ce village inquiétant, terrorisée par un mystérieux cavalier sans tête.

Le cinéaste s’essaie à de nouvelles techniques, pousse le défi très loin, principalement visuellement. En trois mois, il reconstitue le village de Sleepy Hollow dans un coin perdu de l’Angleterre et dirige d’une main de maître la réalisation des effets spéciaux. Maniaque jusqu’au bout des ongles, il veut que les têtes décapitées soient aussi réalistes que possible. Chacune se retrouve ainsi sculptée et peinte à la main avant de se voir implanter un à un de faux cheveux. Friand de films d’horreur, il rend un vibrant hommage aux films d’épouvante des années 1950 et 1960, notamment à ceux de Terence Fisher (figure de la Hammer) comme Frankenstein s’est échappé ou Le Fantôme de l’Opéra. De même, il emprunte à Mario Bava et à la scène d’ouverture de son Masque du Démon l’instrument de torture servant à assassiner la mère d’Ichabod Crane, jouée par Lisa Marie.

Malgré ces influences majeures, Tim Burton ne se laisse pas dominer par ses inspirateurs et impose sa patte unique dès les premières minutes du film. Simultanément au générique, l’action se déroule, implacable, dans une musique tonitruante : le cinéaste recrée une ambiance inquiétante, dans la brume anglaise du XVIIIe siècle où deux hommes sont assassinés en plein milieu d’une campagne étouffante et envahissante. Les couleurs monochromes oscillent entre les gris et les bruns, légèrement teintées de rouge. Comme dans Sweeney Todd, huit ans plus tard, l’allégorie du sang est le fil rouge de son long métrage. Le soleil est perpétuellement absent, comme caché par l’ombre de la terreur : ainsi, lorsque Ichabod Crane arrive à Sleepy Hollow, le village semble peint en noir et blanc, par opposition à la couleur qui inonde l’écran dès son entrée chez les Van Tassel. En offrant le rôle principal à Johnny Depp, Tim Burton s’éloigne de l’image première d’Ichabod Crane, celle d’un homme plutôt froid et très laid. En funambule drolatique, l’acteur se balance sur une corde raide face à un personnage particulièrement délicat et incertain qu’il couvre de mimiques irrésistibles. A ses côtés, Christina Ricci et son jeu incandescent apportent beaucoup de douceur à l’ensemble. La relation amoureuse se tissant entre leurs deux personnages est la touche de romanesque sentimental permettant de supporter l’horreur et les nombreuses scènes de décapitations proposées par le réalisateur.

Au-delà de la légende de Sleepy Hollow, le long métrage prend des tournures de renaissance pour le personnage d’Ichabod Crane. Hanté par la mort de sa mère condamnée à mort pour sorcellerie par son mari, un prêtre machiavélique, elle apparaît comme un ange protecteur tout au long de son enquête. La religion y est décrite comme un danger lorsqu’elle tombe dans le fanatisme et la démesure : ainsi, le révérend Steenwyck ne s’adonne-t-il pas aux plaisirs de la chair, en pleine forêt, avec Lady Van Tassel, coupable à la fois d’infidélité à sa paroisse, mais aussi de tromperie envers son ami ? Ichabod Crane perd la foi à l’âge de sept ans, n’accordant plus sa confiance qu’à la logique et à la raison. Posant l’enjeu du rationnel et du surnaturel, les événements étranges de Sleepy Hollow vont le contraindre à réviser ses positions : alors qu’il se considérait comme un homme courageux et civil, il se dévoile délicat, peureux et extrêmement coincé. Cette aventure anticlassique lui fait comprendre, à l’instar de l’avocat du village, que « voir, c’est croire » et le force à s’accepter.

Masquée par un voile opaque, la vérité éclate, mâtinée de vengeance et d’instinct meurtrier dans un océan sanglant, mélange paradoxal d’horreur et de fantaisie. Lady Van Tassel, marâtre de Katrina, ressemble à une réincarnation de cette mère adorée, sous son aspect le plus sorcier, détentrice d’un secret des origines, échappant à Ichabod. Radicalement opposé au rationalisme de Washington Irving, l’auteur de l’œuvre, Tim Burton s’éloigne de sa version pour sauter à pieds joints dans le surnaturel. Parabole d’une Amérique primitive et déchirée, la lady, furie démoniaque, découpe les têtes, siège de la raison et des pensées, déposant l’étonnante question des origines aux pieds d’un film aux multiples interprétations métaphoriques.

Il faut tout le savoir-faire de Tim Burton pour donner à des situations totalement surréalistes des traits incroyablement réels. Rendant la violence du film très graphique, presque ironique et d’un humour noir comme la mort, l’utilisation du « gore » trouve toute sa force et son intérêt indubitable. Saupoudrant, par touches, son récit de bizarreries, Tim Burton ne faillit pas à sa petite manie : ajouter des références à quelques-uns de ses précédents films. Ainsi, la figure de l’épouvantail apparaissant régulièrement n’est en fait que Jack, personnage principal de L’Etrange Noël de Mr Jack. Quant à la robe de Katrina, lorsqu’elle arrive à New York au bras d’Ichabod, dans la dernière séquence, elle est un renvoi subtil au costume de Beetlejuice. Référence que l’on retrouvera dans Sweeney Todd avec le costume de bagnard du barbier.

Augurant une nouvelle ère dans le cinéma de Tim Burton, Sleepy Hollow réunit toutes les thématiques de ses précédents films, tout en apportant une touche novatrice et annonciatrice de ses années 2000. Entre conte gothique, imaginaire féérique, fantastique frôlant le macabre, ce long métrage est, à la fois, une concentration du génie burtonien, mais aussi une consécration de son talent indéniable. Amuse-bouche au trancheur de gorges qui hantera les salles obscures en 2008, Sleepy Hollow impose une surprenante dimension visuelle et une collaboration d’acteurs aussi durable que prolifique.

Titre original : Sleepy Hollow

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Durée : 105 mn


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