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Retour Critique : « Drive », Nicolas Winding Refn

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Après le sous-estimé et fascinant « Valhalla Rising », Nicolas Winding Refn revient armé d’un film fracassant. « Drive », prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes, confirme les talents du Danois et transporte le spectateur dans un univers écarté de toute réalité.

Dans ses deux derniers films, Bronson et Valhalla Rising, Nicolas Winding Refn concentrait déjà toute son attention sur un seul et unique homme fort. Mais malgré la performance remarquable de Tom Hardy, le premier peinait à décoller : malgré un humour tapageur et cynique, le film se révélait finalement assez creux. Moins alléchant sur le papier mais bien plus abouti, le second évacuait toute trace de comique. Solennel et mystique, cet univers brutal de vikings chrétiens gravitait autour de la puissante présence dudit guerrier silencieux, interprété par Mads Mikkelsen (déjà aux côtés de Refn pour Bleeder et les deux premiers Pusher), homme de marbre muet et incompris, d’une personnalité que seule l’intelligence d’un petit garçon pouvait appréhender.

Le chevalier

Ryan Gosling, lovant son jeu formidable dans l’approche phagocytaire du réalisateur, semble s’être imprégné de l’énergie de son prédécesseur pour rentrer dans le blouson blanc du chauffeur anonyme. De cette continuité semble naitre une constante passionnante chez Nicolas Winding Refn. A travers cette rude confrontation entre le réel et l’homme anachronique, le réalisateur trouve peut être enfin sa voie. Du viking muet, tourné vers le futur comme un étrange prophète, Drive se penche sur l’homme d’honneur – celui des légendes médiévales – propulsé dans un monde contemporain.

Le film est traversé par cette aura de mystère dégagée par le personnage de Ryan Gosling. La caméra peine à suivre ce corps en constant mouvement, rarement visible dans sa totalité. Hors des bolides, le driver échappe au plan fixe. Un travelling, et les cylindrées deviennent alors un masque, participant d’une fascination qui ne disparaitra qu’avec le générique de fin. Incrusté dans ses véhicules, le driver – moins Travis Bickle que Roland – use de ses outils de travail à la fois comme monture, épée et armure. Durant les courses poursuites, il est assez frappant de constater le soin apporté au son. Transfigurés, les bruits de moteur – dont on perçoit toutes les nuances – donnent aux bolides des qualités propres au vivant, à l’animal.


 
Et au centre de cette nébuleuse fantasmagorique, le driver magnétise. Son quasi mutisme, ce mélange de maladresse face à l’humain et d’extrême maitrise de l’outil, fait écho au cowboy vengeur incarné par Jean-Louis Trintignant dans Le grand silence (Sergio Corbucci, 1968). Mais c’est moins les motivations et la psychologie que le regard porté sur ce personnage qui importe ici. Refn cherche à mêler non seulement son propre regard, mais aussi celui du spectateur à ce petit garçon, qui paraît jouer à ne pas cligner des yeux face à Goslin, pour justement ne rien perdre de l’essence de son héros.

Je vais vous conter l’histoire du scorpion…

Valhalla Rising cherchait déjà à plonger – en épurant au maximum le background et le scénario – le film de viking dans un univers propre au film de science-fiction. Drive réutilise ce concept en adaptant cette fois-ci un monde contemporain aux modalités du conte médiéval. Nicolas Winding Refn lui même avoue avoir assimilé la jeune femme (Carey Mulligan) à la vierge à sauver, Ryan Gosling au chevalier et les deux parrains (le patibulaire Richard Brook et un Ron Perlman sauvage et bouffi d’orgueil) au roi maléfique et au dragon. Un décalage passionnant, qui permet d’esquiver soigneusement les clichés des habituels polars testostéronés.

Sans donner systématiquement un double merveilleux à chacun des personnages, on peut tout de même établir d’étroites filiations entre le long métrage et le modèle du conte. C’est ce chevalier interprété par Ryan Goslin qui tire le film et ses protagonistes vers l’imaginaire. L’introduction permet une passation de pouvoir du réalisateur maitre de son univers – et là, on touche presque à La Montagne sacrée de Jodorowsky, et à son réalisateur acteur – à son personnage principal, acteur mais jamais marionnette. Par cette force fraichement acquise, le driver efface la présence policière. Ce Los Angeles contemporain bascule alors vers d’autres sphères, où seuls mafia et portes flingues peuvent agir et interargir. Mais ces archétypes, communément intégrés au film noir, ne répondent pas à des codes filmiques qui transformeraient le tout en vain gloubi-boulga cinéphilique.
 


 
Malgré les liens évidents entre Drive et un polar furieux comme To Live and Die in L.A (William Friedkin, 1985), le dernier né de Refn à plus à voir avec l’irréalisme flottant d’un Mr Arkadin (Orson Welles, 1955) qu’avec la folie exaltante et meurtrière du film policier typé années 80. Ce scorpion brodé – presque insultant de mauvais goût mais d’une sidérante beauté symbolique – appuyé par la narration déformée du conte du scorpion et de la grenouille est une réponse parfaite à la construction étrange du film d’Orson Welles. La déconstruction labyrinthique devient unité chronologique – qui laisse poindre quelques micros flashbacks – organisée autour d’un clash entre des éléments visuels réels et d’explicites marques de surréalismes.

Nicolas Winding Refn, réalisateur passionné par l’irréalité que le cinéma peut véhiculer, tient sans doute plus du réalisateur infantile surdoué que de l’image de l’arrogant faiseur de tarantineries qu’on voudrait parfois lui coller.

 


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