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Regarde-Moi

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Nombreux sont les films français sortis cette année concernant les adolescents : Naissance des pieuvres (Céline Sciamma), Et Toi t’es sur qui ? (Lola Doillon), L’année suivante (Isabelle Czajka), Charly (Isild Le Besco). Le dernier en lice s’appelle Regarde-moi et est immanquable. En banlieue parisienne, une journée ordinaire commence, comme chaque jour. Jogging pour Jo, […]

Nombreux sont les films français sortis cette année concernant les adolescents : Naissance des pieuvres (Céline Sciamma), Et Toi t’es sur qui ? (Lola Doillon), L’année suivante (Isabelle Czajka), Charly (Isild Le Besco). Le dernier en lice s’appelle Regarde-moi et est immanquable.

En banlieue parisienne, une journée ordinaire commence, comme chaque jour. Jogging pour Jo, reconquête de Melissa pour Yannick, concrétisation amoureuse pour Mouss et discussions sur les marches des immeubles entre garçons. Mais pour Julie et Fatimata, cette journée les réunira à jamais.

Audrey Estrougo, dont c’est le premier long métrage, s’inspire de son vécu pour livrer un film dur, horriblement authentique, bouleversant et violent. Le tout couronné par une réalisation soignée et inventive, Regarde-Moi dresse un véritable portrait de notre société moderne, comme aucun autre film avant lui. Chapeau bas.

Un énième film sur les désirs et dilemmes amoureux des jeunes ados peut lasser rapidement. Cependant, Regarde-moi ne tombe pas dans le piège du sentimentalisme et des clichés pré-pubères. Même si les premières scènes du film le laissent présager, le spectateur fait fausse piste. Audrey Estrougo donne une dimension éthnico-sociale à son film. Le racisme, la séparation des sexes, la condition de la femme, le voile, la violence, la société clanique enrichissent le long-métrage avec effroi. Sans volonté de choquer et sans dogmatisme, la réalisatrice restitue le quotidien d’un « nouveau monde » avec une acuité marquante. Les filles sont obligées d’adopter un style vestimentaire, d’être sur la défensive et agressives, et d’affirmer leur identité par un tee-shirt « Noire et Fière ». Le plus sinistre est la conclusion que l’on peut tirer : chaque fille doit se renier, abandonner ce « moi » pour satisfaire un « nous ». Ce réalisme, connu de tous ( les émeutes de novembre 2005 ont éclairé le sujet) mais que tout le monde préfère ignorer, nous glace le sang et nous laisse un goût amer. On se sent coupable, privilégié et inapte à intervenir.

Loin d’ennuyer, la réalisation décuple le pouvoir dramatique du propos. Scindée en deux, l’histoire s’oriente d’abord vers le point de vue des garçons, puis vers celui des filles. Alors que les scènes se répètent sous un angle différent, aucune n’est redondante et oblige une focalisation sur les détails. Un paquet de cigarettes jeté par Julie, en colère, sera l’objet d’un chantage entre garçons. Un regard prouvera un amour chimérique et une rivale à écarter. De fils en aiguilles, des éclairages nous sont apportés et nous sommes encore plus époustouflés par la maîtrise scénaristique. Cette construction en deux temps donne l’impression d’un quotidien étroit où l’on tourne en rond et où chaque petit rien laisse des séquelles à jamais. Ce sentiment est sans doute la cause de violence, de colère et de haine latentes qu’on sent prêtes à éclater. La succession des images de tendresse amoureuse et de disputes douces-amères et futiles prend la forme de règlements de comptes et de mini guerres civiles. Mais la réalisatrice ne nous montre pas la violence, préférant jouer subtilement sur les sentiments et les traumatismes. Les plans se rapprochent, les visages se durcissent, le ciel s’assombrit et les clans de filles chantent un rap constatant l’immuable différence blanc-noir. Le spectateur est tenu en haleine et impatient de connaître le dénouement.

« Si le monde ne vient pas à la cité, c’est la cité qui viendra au monde »

Bien sur, on pense tout de suite à un message d’espoir. Mais cela n’est pas si simple. Audrey Estrougo ne détient pas les clés mais seulement des hypothèses. A l’image de Julie et de Jo, ces jeunes peuvent trouver une issue de secours uniquement s’ils sortent de chez eux. Jo part comme joueur de football à Arsenal tandis que Julie, double de la réalisatrice, tente de repartir à zéro. Son passage en banlieue l’a transformée au point de devoir le filmer. Le seul message se décèle dans le titre. Regarde-moi : un appel à la tolérance lancé à toute personne qui daigne ouvrir les yeux.

Au delà du simple questionnement sur les relations entre adolescents, Audrey Estrougo s’interroge sur l’avenir inquiétant et alarmiste des banlieues. Récompensé par le prix des talents des cités 2006 et du prix Arlequin, Regarde-Moi est un coup d’essai réussi.

Titre original : Regarde-moi

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Durée : 93 mn


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