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Place aux jeunes (Make Way for Tomorrow)

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Un chef-d’oeuvre à voir ou à revoir en copie neuve aux cinémas Action.

Place aux jeunes a tout d’un chef-d’oeuvre maudit. Maudit, car sa conception se fit dans la douleur. Chef-d’oeuvre, car il accède au panthéon du cinéma après la disparition de son auteur.

À l’origine du projet, il y a Léo McCarey, réalisateur et gagman de l’ombre qui dirigea entre autres les frères Marx (La soupe au canard, 1933) et Laurel et Hardy. McCarey a un projet qui lui tient à coeur: Place aux jeunes. Mais la Paramount, chez qui il est à cette époque, n’est pas convaincue. L’artiste renonce alors à son salaire afin de faire aboutir SON film (qui restera son préféré malgré les épreuves). C’est là que le public intervient : à la sortie en 1937, c’est un échec commercial et McCarey est viré du studio. Il faut dire qu’il a fait un choix qui allait à l’encontre même de ses propres « principes »: lui qui voulait que le public sorte de ses films plus heureux que lorsqu’il y était entré, signe ici une oeuvre triste et désespérée. Comme le dit Yann Tobin: « Paradoxe: Place aux jeunes est à la fois le film le plus désespéré de McCarey (peut-être l’un des plus désespérés de l’histoire du cinéma, disent les américains), et l’un des plus romanesques. Le plus désespéré parce que le plus romanesque : car c’est aussi une brutale dénonciation de romanesque ».

Lucy et Barkley Cooper sont mariés depuis une cinquantaine d’années. Ensemble ils ont eu quatre enfants : deux filles et deux garçons. Lorsqu’ils décident de réunir ces derniers, c’est pour leur annoncer une mauvaise nouvelle. Barkley ne travaillant plus, ils doivent se séparer de leur maison afin de rembourser l’argent que la banque leur réclame. Les enfants ayant tous une « bonne » raison pour ne pas prêter de l’argent à leurs parents, mais aussi pour refuser de les héberger ensemble, il est alors décidé que Barkley ira chez leur fille Cora et que Lucy ira à plus de 500 km de là, chez leur fils Georges… jusqu’à ce qu’une meilleure solution soit trouvée. Mais la cohabitation avec les enfants s’avère plus que difficile que prévue, d’autant plus que la vie séparée torture le couple. Ce sera Lucy qui déclenchera alors le dernier processus : en acceptant que son fils la place dans un asile de vieillards (en lui faisant croire que l’idée vient d’elle…) et que son époux parte au soleil afin de se soigner, elle tue l’espoir de possibles retrouvailles…

Nous sommes en 1937. La révolution industrielle est en marche et tout s’accélère. Le couple se retrouve confronté à un monde où règne l’individualisme. Chacun de leur côté, ils vivront cette ultime cruauté: même leurs propres enfants leur font sentir leur décalage : on parlait déjà, à cette époque, de fossé entre les générations. Alors que McCarey inscrit, au début du film, en plein écran, « Tu honoreras ton père et ta mère », la séparation du couple est le reflet d’un monde égocentrique et marqué par le manque de reconnaissance. Même lorsqu’il les filme ensemble (au début, par exemple, quand ils font l’annonce à leurs enfants, ou encore à la fin quand ils sont en balade avant le départ de Barkley), c’est pour mieux accentuer la douleur de l’inéluctable séparation. Car c’est là que brille le talent de McCarey, dans la suggestion. Lorsque Lucy accompagne Barkley à la gare, après avoir passé ensemble quelques heures en jeunes amoureux, chacun dans ses mots continue de faire croire à l’autre que bientôt ils se retrouveront, alors que leurs regards ne crient que des adieux. Pour eux, cette séparation physique est finalement pire que la mort. Cela est d’autant plus injuste que ce n’est pas le destin ou la fatalité qui en est à l’origine, mais bien l’égoïsme des enfants, métaphore assez fidèle du monde environnant.

Le vrai sujet du film serait donc social. Au travers de ce couple et de ses enfants, c’est une société qui est décortiquée. La société folle de l’entre-deux guerres, la société qui parle au monde mais pas à son voisin. La société qui oublie de prendre son temps et de laisser du temps. Grâce à des décors épurés et à une esthétique sobre, McCarey plonge le spectateur dans un univers parallèle permettant une réflexion sur notre monde contemporain.

Titre original : Make Way for Tomorrow

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Durée : 90 mn


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