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Pacifiction – Tourments sur les îles

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Albert Serra signe un des films les plus marquants de l’année, dont on ignore pourquoi il est reparti bredouille du dernier Festival de Cannes : un envoûtement de chaque instant, qui nous raconte une histoire pacifique et guerrière, aux confins d’un monde.

Les presque trois heures de projection devraient en rebuter certain·e·s, mais c’est tout là l’intérêt de ce film fleuve qui procède d’un quasi envoûtement de son spectateur, grâce à sa densité et sa dramaturgie circulaire, que le motif maritime rejoue sans cesse, comme une spirale qui nous absorbe. On repense d’ailleurs au Onoda d’Arthur Harari, sorti l’année passée, qui enfermait sur trois heures son spectateur dans la jungle japonaise et la psyché paranoïaque de son héros. Enfermé sur Tahiti, territoire dont le plus haut représentant politique est le Haut-Commissaire, interprété par Benoît Magimel, c’est sur cette île immense et protéiforme que se déroule une intrigue sourde, muette, quasi invisible, et qui vient réveiller le démon de l’histoire coloniale française.

L’hubris de l’homme blanc et sa défaite

En dépit du choc esthétique suscité à chaque seconde devant la beauté et la majesté de l’île, Tahiti a peu intéressé le cinéma international : à part Murnau et son Tabou en 1932, ou quelques remakes des Révoltés du Bounty, peu de cinéastes ont pris le parti de filmer l’île et son territoire dans toute sa contemporanéité. Car c’est de l’avenir de l’île dont il est question dans Pacifiction, dont le sous-titre Tourments sur les îles semble être un clin d’œil au cinéma post-colonialiste des années 70 : la rumeur court que des essais nucléaires devraient y être menés, à la manière des 193 essais menés en Polynésie entre 1966 et 1996 par le gouvernement français. Le Haut-Commissaire De Roller, figure paradoxale puisque qu’il représente l’Etat français, mais en est totalement éloigné tant géographiquement qu’administrativement, tente de percer à jour ces rumeurs et de calmer la population. Tel un colon arpentant seul un territoire longtemps exotisé, Benoît Magimel compose un rôle plein d’obscurité et de doutes : son corps massif a perdu de sa rutilance, on le voit affaibli, épuisé et lent, sans qu’il se départisse pour autant de son aura séductrice ou de son expertise politique. En proie à une solitude quasi métaphysique, qui s’exprime notamment dans une magnifique confession aux abords du nightclub de l’île, en fin de film, De Roller est la figure d’un monde en pleine agonie, mais qui parvient à triompher dans son impérialisme rétrograde et militarisé.

 

© Les Films du Losange

Sensualité partout, sexe nulle part

C’est peut-être sous cet angle politique que Pacifiction s’inscrit dans le lignage du cinéma de Claire Denis, dont la filmographie s’attache toujours à peindre la rencontre entre un homme et un nouveau territoire : le nightclub sensuel et envahi de soldats de Beau travail rappelle le Paradise Night de Serra, où se côtoient toutes les franges de la population ; les coqs de S’en fout la mort font écho à ceux, tout aussi agressifs, qui s’entretuent sous le regard séduit de Roller… et au milieu, les femmes errent, sans velléité politique, ayant également refusé le rôle de partenaire sexuel : comme dans un état d’après le sexe et l’érotisme, hommes et femmes se côtoient sans jamais se faire la guerre, et c’est peut-être cette vision moderne des conflits entre les genres qui marque le plus dans ce film. Les corps suintants et sensuels, les poitrines nues jamais érotisées des femmes DJ ou des danseuses rituelles, la silhouette de Shana, adjuvante solaire de Roller qui s’affiche à ses côtés en toute discrétion, autant de féminités qui échappent au stéréotypes véhiculés par les films d’aventure et d’espionnage dont l’île a servi de décor par le passé – à l’instar de la vague de James Bond en pleines années 70.

 

© Les Films du Losange

Obscurs tropiques

En effet, Tahiti est un territoire qui convoque beaucoup d’images d’Épinal, mais que le cinéaste utilise et rappelle, notamment dans sa colorimétrie, tout en la déplaçant vers le thriller politique : c’est là que le film choque le plus, dans sa dimension obscure alors même que le soleil et la mer y sont perpétuellement éclatants, écrasants, ravissants. Le climat du film, en s’appuyant sur celui, océanique, de l’île, nous transporte vers quelque chose de plus retors, de plus impalpable, de plus enfoui : si l’on écoute bien, ce sont surtout dans les silences, les ambiances sonores de la jungle, les boucles musicales et rituelles qui confinent à la transe, que se cache une des clés du film. Derrière la fête qui n’en finit jamais dans ce club voué à la répétition, derrière ces discussions mi-chaleureuses mi-menaçantes où chacun tente de triompher de son adversaire, une guerre se prépare : les militaires débarquent sans crier gare, et Roller se retrouve trahi par les siens, délaissé des Tahitiens, en somme un roi errant, apatride et sans peuple, traversant la mer sans but, éclairé comme une nuit en plein jour.

Pacifiction est peut-être l’histoire d’une paix qui ne viendra jamais, un outil politique à la merci d’un colonialisme dépassé, et qui se répète tragiquement : une fiction dans laquelle chacun vit, cloîtré dans son île intérieure, les uns au Paradise Night, paradis artificiel, d’autres dans un hôtel luxueux où rien ne se passe, et d’autres encore à la table de négociations où les hommes ressemblent à des coqs. Une histoire pacifique, dans un lieu marqué par la violence et la révolte, récupéré par un capitalisme vicieux, qui réalise sa plus belle arnaque en invitant les fêtes du 14 juillet dans le casino de l’île. Ou comment le souvenir d’une révolution anti-monarchique est vite balayé par les intérêts financiers et par la volonté d’écrasement impérialiste dudit pays.

Titre original : Pacifiction

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Durée : 163 mn


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