Orphelin

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Hongrie, 23/10/56

En morceau

En Hongrie, quelques jours ou semaines après le soulèvement de Budapest de 1956, Andor, un jeune juif survivant d’une douzaine d’années, voit arriver dans sa vie et celle de sa mère un homme prétendant être son père…alors que sa génitrice lui avait affirmé que ce dernier avait disparu dans les camps de concentration. Troisième film du talentueux László Nemes, ce dernier à la bonne idée d’oublier le recours aux plans séquences virtuoses, mais artificiels et tendant à effacer son récit, pour tourner au plus près de son personnage principal dans un espace qu’il fragmente. Une fragmentation spatiale qui fait aussi bien écho à l’esprit du jeune garçon, pris dans les méandres labyrinthiques du mensonge et du non-dit des « grands », comme de l’état du pays, pulvérisé par la guerre et l’occupation soviétique, et dont l’environnement est empli de ruines ou de bâtiments décomposés, portant les stigmates de l’Histoire.

En lambeau

Concevant ainsi son espace comme une représentation symbolique tout à la fois de l’esprit de son personnage principal, d’une ambiance, d’une époque, voir de toute une culture, l’auteur joue avec ses avants et arrière-plans pour ne cesser d’enfermer ses personnages dans des décors toujours plus exigus et scarifiés par des barbelés ou diverses figures géométriques les zébrant tel des barreaux de prison. Son écran est aussi souvent parcouru par des amorces ou des silhouettes de personnages flous, qui s’agitent donc tels de véritables fantômes ou zombies n’entrant jamais en interaction avec le jeune Andor ou ses proches et qui contribue à la création de l’ambiance cauchemardesque. Ce parallèle qui est ici mis en place, entre le destin du pays et celui du jeune garçon à qui l’on a volé leur mémoire réciproque, confère une profondeur très organique et angoissante à Orphelin, qui en devient ainsi un film aussi immersif qu’étouffant.

Gris, grises et gris

Mais surtout, et c’est peut-être la plus belle des nouveautés chez l’auteur, le film est ponctué de séquences ou de scènes, de moments, utiles avant tout à humaniser ses personnages, en dépeignant la nature multiple et ambiguë de leur personnalité. Des scènes qui permettent de transformer en cours de route des individus que tout désignait comme des salauds en personnes pourvus de bons côtés, et en rendant lâche, voir vil, d’autres que l’on pensait préalablement généreux. Utile pour représenter la complexité humaine, ce parti pris renforce la focalisation du spectateur au point de vue de l’enfant, véritable adulte bien avant l’heure, ballotté qu’il est dans un monde étouffant et confus, ou les la limite entre bien et mal est absolument inexistante. Par ailleurs, de tous les plans, le visage du jeune Bojtorján Barabás est le cœur battant de chaque cadre de l’auteur.

Le doigt sur la couture du pantalon

Un auteur qui use ainsi de son récit pour étudier en profondeur l’impact du mensonge et du non-dit, de l’oubli impossible et de la façon dont cela rejaillit, d’un environnement violent (une violence émanant des individus, quel que soit leur âge, comme de l’État) sur des enfants en train de grandir et de former leur esprit. La réussite du film tient ainsi pour beaucoup à la qualité d’interprétation de chaque comédien. Cette qualité unanime consiste en ce qu’ils parviennent à nuancer émotions ou intentions tout en incarnant des personnages qui aborde avant tout une constance dans leur posture les uns envers les autres et, surtout, pour survivre, envers un état totalitaire s’immisçant jusque dans les tréfonds de l’intimité de sa population. Une population réduite à un véritable esclavage et dont les réflexes acquis pendant la guerre, la dénonciation notamment, s’activent avec facilité et achève de rendre le pays invivable.

Entre cauchemar et vérité

Qui plus est, la mise en scène du non-dit et du mensonge, couplée à la quête de vérité de jeune homme, permet à l’auteur de créer un suspense permanent tout en en appelant à l’imagination du public. Une imagination qui renforce encore son identification au jeune héros qui, laissé seul face au mystère de ses origines et à l’inconséquence, la nature vicieuse, des adultes, doit y recourir pour combler les vides béants, savamment entretenus par son entourage, liés à son histoire personnelle. Fidèle à ce titre à ses précédents films, le réalisateur tend à montrer peu, ou juste un peu, que ce soit le passé (à mesure que l’intrigue se déroule bien sûr) ou la violence physique, frustrant le spectateur pour mieux l’agresser sur son siège, l’impliquer et le pousser à la réflexion aussi bien sur la politique, l’enfance, la mémoire, que l’éthique ou la morale du regard.

Le silence des vivants

Et comme pour ses précédents films László Nemes distille ça et là un réseau de références symboliques utiles à guider la compréhension du public, tout en poétisant, tout de même, un film qui, le cas contraire, ne serait que noirceur. Mais là encore, la façon dont se matérialise ces références, et donc le sens qu’il y a à leur donner, tout à la fois évidentes et mystérieuses (comme lorsque le jeune homme va parler à son père mort dans les camps en faisant face à une gigantesque chaudière…sans que l’on sache comment il en est venu là) place le public dans un entre-deux. Celui qui consiste en ce que tout est vu et sus sans la possibilité que cela soit dit ouvertement. Dans le fond, cela représente bien le fait que tout le monde sait ou comprend ce qu’il y a à savoir, public comme personnages, excepté le jeune homme lui-même, qui ne peut appréhender ce qui est tût depuis sa naissance. Cette ambiguïté génère ainsi une forte ironie dramatique qui favorise l’empathie à son encontre.

Hongrie, 12/04/26

La musique sporadique et discrète, la quasi-absence du ciel dans les plans et une colorimétrie ocre, jaune et parfois verdâtre, qui évoque les teintes et les textures des films pellicules de l’époque tout en donnant un caractère maladif à une lumière à la faiblesse crépusculaire, achèvent de faire d’Orphelin une magnifique œuvre cauchemardesque tutoyant parfois l’expressionnisme. Une œuvre qui a aussi pour vertu non négligeable, outre d’évoquer Miklós Jancsó et Michael Haneke, d’ouvrir une fenêtre et d’expliquer un certain état d’esprit en Hongrie. En tous les cas, le film tente, par ses partis pris et ses choix scénaristiques, d’éclairer sur la tragique histoire hongroise et de son peuple, pour mieux les comprendre et, ainsi, peut-être, contribuer à un avenir un peu plus radieux. Peut-être que ce sera d’ailleurs le cas le 12 avril 2026…qui sait ?

Titre original : Árva

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Durée : 123 mn


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