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Mank

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Brillant, maniaque, virtuose, le dernier film de David Fincher n’en distille pas moins un arrière-goût de déception. Tentative d’explication.

Ce film est un cadeau. C’est du moins le sentiment initial inspiré par Mank, avant même d’en découvrir la première image. L’attente de ce long métrage n’a pu qu’être longue et fervente pour tout amoureux du cinéma de David Fincher – grand cinéaste paranoïaque et meilleur storyteller néo-hitchcockien de notre époque, comme l’atteste son précédent long métrage, Gone Girl (2014) – et de Citizen Kane (1941), œuvre matricielle et inépuisable jusque dans ses bâtardises et ses imperfections, et qu’il faut voir, revoir et revoir encore, pour en apprécier la vie, le générosité, le mystère. C’est qu’au-delà des agaçants clichés de « meilleur film de tous les temps » ou « œuvre démiurgique d’un génie de vingt-cinq ans », rien ne vaut de se coltiner la réalité de pellicule du film, toute de fracas, de fulgurances, de vitesses et lenteurs alternées, mais aussi de maladresses presque cartoonesques ; puzzle géant alignant dans son rigoureux délire kaléidoscopique, inédit pour l’époque, des images en grand angle dont la rotondité obsessionnelle invite à se plonger et se lover dans l’espace-temps du plan comme au cœur d’un mystère vibrant, fragile, où palpitent l’esprit d’enfance et l’incoercible nostalgie pour cette période et ce regard perdus – constante, s’il en est, du cinéma de Welles.

 

 

Mank conte la genèse de Citizen Kane à travers le point de vue de son scénariste, Herman J. Mankiewicz, frère de Joseph L. (cf. le Coin du Cinéphile que nous lui avions consacré). D’une manière évidemment calculée, sa construction en flashbacks fait écho au film de Welles. Cela dit, Fincher ne cherche pas à singer le baroque wellesien. Une relative sobriété formelle caractérise sa mise en scène, alliée à une précision maniaque dans la reconstitution d’époque. Une seule séquence, vers le milieu du film, joue vraiment d’une virtuosité visuelle – d’ailleurs ostentatoire, et plus proche d’une certaine esthétique de l’époque du muet, virevoltante et riche en surimpressions, que de celle de Welles. Or, à défaut d’être baroque, Mank est bavard. Parfois logorrhéique – sans susciter pour autant l’ennui. Certaines répliques font mouche ; plusieurs séquences ou bouts de séquences s’avèrent brillants. Comme on pouvait s’en douter, les références cinéphiliques abondent, aussi bien au sujet de la diégèse de Citizen Kane que du Hollywood de l’époque, ses personnalités (Louis B. Mayer…), son mode de fonctionnement, ses jeux de pouvoir. Pourtant, assez vite, une gêne s’insinue, un trouble nous envahit quant à la nature de ce film et à l’effet produit par ce maniaque travail d’orfèvrerie cinématographique qui se déploie sur l’écran plus de deux heures durant.

 

 

De fait, le bât blesse mais on ne saisit pas d’emblée où. La dynamique dramatique ne contrebalance pas une relative impression de stagnation. D’une scène à l’autre, Mank se complaît à un fétichisme un peu mécanique qui n’est sans doute pas pour rien dans cette sensation de surplace. Absence d’incarnation des personnages. Émotions en sourdine. Manque de relief des enjeux, sauf par intermittences. En fait, la démarche de Fincher semble fondée sur un paradoxe. Voire une inconséquence. Qu’on pourrait aborder, par exemple, sous l’angle suivant : quel sens y a-t-il à afficher un souci si maniaque de reconstitution et reproduire le son monophonique, l’esthétique noir et blanc de la pellicule d’époque, et jusqu’aux « brûlures de cigarettes » séparant deux bobines, quand tout, vraiment tout, de la perfection lustrée et manifestement numérique de la photographie aux mouvements de caméra, transpire le film finchérien, parfaitement découpé, suprêmement maîtrisé, irréfutablement contemporain ? Exemple flagrant, parmi d’autres, de cette contemporanéité somme toute naturelle, mais en dissonance avec les autres choix esthétiques du film : le recours à un format cinémascope typique de son auteur, mais ici totalement anachronique, par les cadrages et la gestion de l’espace qu’il implique. Rappelons que l’écran large apparut au cinéma une décennie après Citizen Kane, et que celui-ci tirait justement un profit maximal de son format carré (4/3) par les effets sphériques et les symétries et dissymétries qu’il orchestrait, explorant un terrain esthétique qui paraît aujourd’hui paradoxalement plus neuf, plus excitant que le cinémascope – que Fincher, il n’est pas question de le contester, maîtrise par ailleurs avec brio. Tout au long du film, on ne peut s’empêcher de penser qu’un format intermédiaire, de type 16/9, adapté aux téléviseurs actuels, aurait pu constituer un compromis acceptable.

 

 

Or David Fincher, typiquement, n’est pas l’homme du compromis. Attitude en soi louable pour un créateur exigeant. Et non sans impacts sur la qualité d’ensemble de sa filmographie. Sauf qu’ici, chacun de ses choix, dans sa radicalité, a semblé l’orienter dans une direction différente. Les intentions se brouillent. Certains malentendus se dessinent (film à Oscar ? Biopic faussement subtil ? Pur exercice de style fétichiste ?). Comme si, en fin de compte, Fincher feignait de faire un autre film que celui qu’il réalisait réellement. Jeu de dupes peu recommandable en général – sauf si celui-ci fait précisément partie du film, et c’est ce qui à ce stade paraît encore indécidable dans l’entreprise de Fincher (voilà en quoi il n’est pas interdit de créditer Mank du bénéfice du doute, de le laisser décanter et vieillir dans nos mémoires, de le revoir peut-être). C’est qu’au-delà d’un récit sur Hollywood, sur la création cinématographique, sur les rôles respectifs des scénaristes et des metteurs en scène dans la paternité d’un film, on sent Fincher investi dans un acte personnel et fervent d’hommage à son père décédé, Jack Fincher, qui l’avait initié au cinéma et avait écrit, il y a une vingtaine d’années, le scénario de Mank. D’où l’évident télescopage entre lui et Herman L. Mankiewicz d’une part, entre son fils surdoué et Welles d’autre part, au détriment explicite de ce dernier et par capillarité de Fincher fils lui-même. L’amour empreint de dévotion d’un fils pour son père prend ainsi les atours d’une modestie d’autant plus poignante quand on connaît le talent visionnaire du réalisateur de Fight Club (1999), son caractère intransigeant, sa rébellion contre un système hollywoodien dont il n’a cessé en interviews de vilipender le fonctionnement et le peu de place qu’il accorde, particulièrement de nos jours, à des auteurs comme lui (au point qu’il aura fallu attendre six ans entre ses deux derniers longs métrages).

 

 

Et c’est dans cette déférence-là vis-à-vis du père – dans ce qui constitue peut-être le cœur battant de Mank, la source de l’énergie et du goût de la perfection que Fincher a infusés dans chaque plan, chaque coupe, chaque travelling – oui c’est là que se niche selon nous à la fois la beauté profonde et la limite fatale de ce film-hommage. A vrai dire, pour tout créateur, n’y a-t-il pas un moment où il devrait si ce n’est « tuer le père », du moins se détacher de son ombre, aller à contre-courant, par fidélité à l’esprit qui avait en son temps animé son inspirateur, qu’il s’agisse de Jack Fincher ou a fortiori d’Orson Welles, figure tutélaire pour tant de réalisateurs ? Au lieu de quoi, respectant trop scrupuleusement la lettre, on risque de perdre l’esprit originel – brûlant, iconoclaste, tourné vers l’avenir.

Mank reste certes remarquable par sa forme, son interprétation et son propos. Mais en tant que spectateur l’impression prévaut d’être relégué à la périphérie du film, face à une approche à la fois trop théâtrale et trop repliée sur elle-même, trop froide en surface, trop modestement déférente, qui n’atteint à peu près jamais ce précieux équilibre entre singulier et universel que le réalisateur de Seven (1995) et The Social Network (2010) a su porter à incandescence par le passé. Dans son parcours de cinéaste, Mank était sans doute une étape nécessaire, un jalon sans lequel les films suivants ne seront pas possibles ; mais à le considérer isolément, on ne peut se départir d’une sensation vivace d’incomplétude, voire de vanité.

Disponible exclusivement sur Netflix.

 

Titre original : Mank

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Durée : 132 mn


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