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Lynx

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Lynx, ou penser écologie au cinéma.

Le documentaire animalier a ceci de particulier qu’il introduit la caméra au sein d’un environnement, presque innocemment, afin que celle-ci puisse capter sur le vif les élans du naturel, sans encore intervenir dans leurs déroulements dissociés. L’homme en est ainsi dans la plupart des cas, très souvent évincé puisque rien ne doit signifier sa présence, et ainsi trahir son geste filmique, ou l’artificialité d’une telle démarche artistique. La morte caméra doit se fondre dans cet univers du vivant.

 

 

Par cette nécessaire mise en scène, introduction, l’homme reste marqué et se considère comme un agent de l’impossible réunion du naturel et du culturel. C’est cette tragédie de l’être qui réside finalement au cœur du documentaire animalier, ce manque intraduisible d’un sentiment profond de la nature, que l’on essaie tant bien que mal d’invoquer et de représenter au fil de son image. Pourtant, avec Lynx, Laurent Geslin utilise sa rencontre avec le Lynx Boréal, espèce explicitement menacée, (le terme est en effet rappelé dès le début du film comme une inexorable malédiction contemporaine), et se met éminemment en scène par le biais d’une voix off qui décrit avec méticulosité sa propre démarche scientifique, et qui structure et narrative sa relation avec l’animal.

Le film s’ouvre d’ailleurs sur l’étrange relâchée du fauve, sur cette rencontre du captif et du naturel. La course du lynx est rapide, évaporée et il se fond bientôt dans l’ensemble du décor, devenant invisible aux multiples contre plongées qui balaient innocemment ce que Georg Simmel dans La Tragédie de la culture désigne comme un « renouvellement infini des formes », formule juste assez vague pour expliciter ce que la nature ne cesse de signifier, soit sa timide relation à l’absolu. Car ce qu’il y a de singulier, voire de paradoxal à faire se rencontrer nature et cinéma, infini et image, c’est justement cette impossible représentation, et commensurabilité de la nature. La filmer, l’arrêter, c’est la trahir un peu, ou tout du moins, ne pas savoir comment la prendre.  Elle reste, pour l’homme inatteignable, il n’y a que le sentiment qui lui est accessible, une impression totalisante qui ne saurait mieux signifier sa place dans le monde. Alors, suffirait-il de filmer la nature pour en transmettre le sentiment ? Un morceau plutôt qu’un tout…

Sans surprise, le réalisateur tente une ébauche de réponse en décomposant de cette question les enjeux environnementaux et leurs entrailles biologiques. Image après image, la continuité naturelle est signifiée par le montage, multipliant les raccords de plans horizontaux, et unifiée autour d’une trajectoire victorieuse: celle du Lynx. L’on en revient souvent au ciel, à la contre plongée, à cette distance, au jeu savant des échelles, qui assure une décomposition globale de l’œuvre naturelle. Elle est ainsi mille fois signifiée, différemment appelée, conjuguée, sans qu’il n’y ait besoin d’autre fil narratif que celle de la voix off, qui plane autour plus qu’au dessus les images sans en saisir le plein potentiel, sans vraiment les commenter, car le film reste bien un renouvellement infini…d’images cette fois, quand les mots ne savent que cristalliser la vie terrestre. 

 

On la qualifie de « spectacle » dans le film. Ne serait-ce pas là la plus grosse erreur de conception que la documentaire animalier ait pu commettre pour définir et saisir la nature ? Ne serait-ce pas aussi ce dont-il souffre, et qu’il finit par oublier dans ses moments les plus honnêtes ? Car s’il elle peut servir de divertissement, proposer à un spectateur une ouverture de sens, ce n’est absolument pas ainsi que le film et le cinéma peut la concevoir. Lui, parce qu’il est captif, parce qu’il capte, dépend d’elle et ce n’est qu’ainsi que la  beauté s’y imprime, et pourtant rien de son déroulement n’est provoqué selon et pour un désir humain. On doit admettre que tout échappe et doit nécessairement transcender le contrôle de la caméra et qu’il est en fait impossible de faire cinéma, de manipuler, de couper, de filmer, parce que la nature à son rythme, et le film le suit ou la perd.

A bien y regarder, le défilement des images et le déroulement des événements de Lynx s’enchainent selon ce que le lynx impose comme sens à la caméra, selon sa vie naturelle. Et la voix off, quoique structurante, ne sait pas toujours répondre correctement à la grandeur d’âme de l’animal. Là où les destinées de lient, là où le lynx retrouve l’homme, c’est à la surface de cette image biface, que Laurent Geslin propose de voir et d’entendre. Au-delà de la voix, des films de paysages, des paysages de film, des inerties naturelles capturées en un panoramique mimétique, de la course, la chasse, la planque, le sol, le ciel et la neige, tout à une mesure, tout prend place et l’on goute à ces mouvements divers parfois en une seule scène, voire un seul plan. 

J’ai aimé que le film fasse attention à lui même, qu’il ait conscience de son objet et des modes de représentation qui l’anime, qu’il ne proposa pas une vue d’ensemble mais un panel de représentations diverses de la nature, le paysage, le pays, la vue d’ensemble, l’observation comportementale animalière ou encore l’observation comportementale humaine, et son analyse orale retransmise par la voix off. J’ai aimé que rien ne supplante le grouillement de vie qui a fait renaitre la caméra pour le cinéma, et son iconographie du naturel.

 

Titre original : Lynx

Réalisateur :

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Durée : 72 mn


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