Libero (Anche libero va bene)

Article écrit par

Renato (Kim Rossi Stuart lui-même) vit à Rome où il élève seul ses deux enfants, Viola et Tommi, depuis le départ de leur mère, Stefania. Pour la réalisation de son premier long métrage, Kim Rossi Stuart se taille le costume d’un adulte en colère, d’un père imparfait. Un père qui a préféré faire de ses […]

Renato (Kim Rossi Stuart lui-même) vit à Rome où il élève seul ses deux enfants, Viola et Tommi, depuis le départ de leur mère, Stefania. Pour la réalisation de son premier long métrage, Kim Rossi Stuart se taille le costume d’un adulte en colère, d’un père imparfait. Un père qui a préféré faire de ses enfants des petits adultes plutôt que de leur laisser le temps de grandir. La petite famille a fini par trouver son équilibre, mais celui-ci s’effondre comme un château de cartes le jour où Stefania rentre à la maison. Kim Rossi Stuart dépeint ici le portrait d’une famille blessée, brisée qui, à force d’amour et parfois de violence, réussit à se reconstruire. Mais le bouleversement qu’elle va connaître lors du retour de Stefania ébranle cette stabilité. Tout est à refaire…

Le réalisateur nous parle avec justesse de cet équilibre branlant que l’on voit vaciller à travers les yeux de Tommi, 11 ans, et qui s’écroule au moindre coup de vent, au moindre changement. Equilibre si fragile qu’il n’existe pas vraiment. Ce difficile exercice de funambule consistant à faire « tenir » la famille semble encore plus vertigineux dans le regard d’un enfant. Tommi essaie d’avancer, chancelle, manque de tomber et ne sait pas véritablement vers où il doit se diriger. Vertige de l’enfant qui grandit comme lorsqu’il joue l’équilibriste sur le toit de son immeuble. Moment où tout peut basculer. Moment aussi de véritable liberté. Ces instants de liberté, Tommi en a besoin. A un âge où il devrait se trouver hors des affaires des grands, encore protégé, il évolue dans une sphère partagée entre un père colérique, une mère absente et une grande sœur immature.

Au quotidien, il doit faire face à un père qui n’accepte pas les faiblesses, encore moins celles de son fils. Renato veut que son fils fasse de la natation et non du football (souhait de Tommi) car c’est un sport noble. Il ne veut pas non plus d’un fils qui pleure. Il fait peser un trop lourd fardeau sur les épaules de ce petit homme. Pour le satisfaire, Tommi encaisse, nage et serre les poings. Rares sont les larmes qui coulent sur ses joues… Il se retient, joue le grand car c’est ce que lui demande papa. Les regards sont très appuyés. La caméra s’attarde sur ces regards que s’échangent parfois le père et le fils. Celui du père semble lourd, parfois haineux même. De temps à autre il se pose en juge face à son fils plutôt qu’en père. Quant à Tommi, le regard qu’il porte à son père est souvent craintif mais parfois aussi révolté. Leur relation est pleine d’amour mais on la sent aussi très violente, intense.

Le film traite de la souffrance qui règne au sein de la famille. Mais, loin de se contenter de cela, il creuse plus profondément cette émotion en allant jusqu’à nous en révéler les racines, notamment de ce garçon qui souhaite satisfaire son père au point de faire des sacrifices. Souffrance que l’on pense envolée quand Renato accepte enfin que son fils fasse du football, mais présente lorsque Tommi cède une nouvelle fois, fait passer le souhait de son père avant le sien et dit : « Anche libero va bene » (« même arrière central, ça me va »). Cette tristesse est ressentie très fortement chez Tommi. Les plans du film le montrent souvent seul, à l’écart de sa famille, de ses camarades de classe. Mais on n’hésite ; est-il rejeté par les autres ou se met-il de lui-même à l’écart, en marge ? Cette solitude, désirée ou non, ne parait pas lui peser mais cette douleur, qu’il semble être le seul à porter, est bien trop grande pour un enfant.

La force de ce film réside dans le choix du point de vue. Ce cinéma où les parents ont du mal à tenir leur rôle et où les enfants cherchent inlassablement mais en vain leur place a pour originalité de passer par les yeux d’un bambin de 11 ans. Avec cette particularité, le film se distingue des autres traitant le même sujet et c’est ce qui fait de Anche libero va bene un petit bijou du cinéma italien d’aujourd’hui.

Titre original : Anche libero va bene

Réalisateur :

Acteurs : , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 108 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..