Select Page

L’expédition (Abhijan – 1962)

Article écrit par

Sortie en DVD d’un très beau film – étrangement inédit dans nos salles – du maître bengali.

DVD édité par EPICENTRE EDITIONS. Sortie commerciale le 26 février 2009.

Dire que L’expédition (Abhijan, 1962) est un « très beau film » pourrait non seulement suffire au compte-rendu de sa haute tenue esthétique et dramatique, mais aussi à la consolidation désormais assez attendue d’une intouchable légende. Non que ce film, méconnu et inédit dans nos salles, ne soit pas, effectivement, « très beau », mais au constat de cette beauté doit peut-être s’adjoindre l’idée que l’émotion, la grâce dont est porteur ce cinéma, sont avant tout et peut-être surtout le fruit d’une longue divagation (du personnage, de la fiction, voire des scènes), d’une élévation progressive. Suivre ici le brave mais un peu gauche Narsingh, chauffeur de taxi privé de sa licence suite à un excès de zèle malvenu, dans son « expédition », davantage intérieure, personnelle que strictement « géographique » (bien que le récit porte sur la question d’un retour à sa ville natale), c’est précisément partager avec lui renoncements et frustrations devant nombre de lignes de fuite.

S’ouvrant sur le long échange de ce dernier, tout juste quitté par sa femme, avec un collègue définissant, non sans un certain cynisme, la réalité de leur condition, le film nous l’expose dès le départ comme une figure (symboliquement) disloquée, en ce sens que c’est son reflet dans un miroir brisé qui inaugure pour nous sa naissance de personnage. Narsingh « apparaît » littéralement comme un corps, un visage marqué par une forme de résignation au manque (d’amour, de reconnaissance, de dignité face à l’illustre lignée de « guerriers » dont il est issu). Aussi, tout le travail de Satyajit Ray, comme des quelques personnages plus ou moins bienveillants s’immisçant dans son destin 2h30 durant, comme évidemment du spectateur, consistera donc à porter avec lui le poids de cette résignation, à dessein de trouver dans le gouffre même opportunité de relance, de (re)naissance.

 

     

Le film n’est pas à proprement parler dévoré par le drame, ne se prive pas de légèreté, de réjouissantes envolées lyriques (jolie séquence au cinéma, apprentissage amoureux de l’anglais, rendez-vous de minuit promettant grand romantisme…). Jamais le cinéaste ne se laisse dépasser par ce délicat sujet de la « lose » éternelle, de l’irrécupérable piétinement des parias. Au contraire, ce flou existentiel, cette difficulté à faire le « bon » choix, à être au final simplement ce que l’on est, pour le meilleur comme pour le pire, ne seraient au fond symptomatiques de nul fatalisme, d’aucune forme de malédiction, mais bien davantage d’un décalage perceptif tout « humain ». Il n’y a pas plus pragmatique qu’un cinéma qui, plutôt que de faire peser sur le corps de ses personnages le poids d’une clôture sociale, d’une insurmontable injustice du « monde », offre à ceux-ci à chaque plan, chaque séquence la perspective du choix, du libre-arbitre. La question est d’ailleurs posée dans le film à deux reprises, par un client, alors que Narsingh, dans son taxi, hésite encore à dépasser un véhicule jugé trop lent : « Qui serait responsable, en cas de mort ? Dieu ou toi ? ».

 

Faire part de toutes les situations exposant « Mister Singh », descendant de guerriers, à cette question essentielle du choix, tellement « cinégénique » en se sens que sur elle seule peut se nouer et s’enclencher toute une série de raccords et (ré)actions rarement sujettes à anticipation, serait maladroit. La bien réelle « beauté » de L’expédition reposerait finalement pour grande part sur sa problématisation de toute affaire (amoureuse, professionnelle, religieuse…), sa belle idée que toute destinée ne s’écrirait nulle-part ailleurs qu’ici bas : au jour le jour.

Bonus : Biographie et filmographie sélective de Satyajit Ray – Galerie photo du film – Catalogue Epicentre films.

Titre original : Abhijan

Réalisateur :

Acteurs :

Année :

Genre :

Durée : 150 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Les chemins de la haute ville

Les chemins de la haute ville

Styliste jusque dans le détail flamboyant de l’adaptation, Jack Clayton circonscrit les fourvoiements d’un rastignac provincial dérouté sur « les chemins de la haute ville ». Soixante ans après sa sortie fracassante, le film marque encore les esprits par le prurit des désirs inassouvis qu’il déclenche en nous. Un soap opéra férocement jouissif en version restaurée 4K.

Camille

Camille

Voir ce film est comme ouvrir le journal : reportage en une dizaine de pages du conflit en Centrafrique avec photos exclusives de Camille Lepage.

Joker

Joker

Amas d’abîme sur lequel tente de danser un corps ravagé, « Joker » repose tout entier sur la composition démentielle de son acteur.

Gemini man

Gemini man

De retour sur les écrans, Will Smith s’impose un rôle dans la continuité logique de sa carrière dans le nouveau projet de Ang Lee, réalisateur et producteur taïwanais notamment reconnu pour sa capacité d’adaptation au fond et à la forme.