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Les Liens

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Toutes les premières fois ne sont pas forcément décevantes ! C´est en tout cas ce que réussit à démontrer Aymeric Mesa-Juan, réalisateur, scénariste et également acteur avec son premier film, Les Liens. Oeuvre forte et sans compromis grâce à laquelle il s´impose avec une habileté déconcertante. C´est en s´inspirant du légendaire mythe de Médée que […]

Toutes les premières fois ne sont pas forcément décevantes ! C´est en tout cas ce que réussit à démontrer Aymeric Mesa-Juan, réalisateur, scénariste et également acteur avec son premier film, Les Liens. Oeuvre forte et sans compromis grâce à laquelle il s´impose avec une habileté déconcertante. C´est en s´inspirant du légendaire mythe de Médée que lui est venue l´histoire du film : << Les mythes ont un pouvoir d´évocation universel et personnel, ils permettent d´interroger les rapports humains >>, explique le réalisateur. Et c´est à travers la destruction d´une famille ordinaire que cette première oeuvre (plutôt extraordinaire) se propose d´interroger les plus indicibles mystères humains…

Chronique d´une tragédie annoncée. Première séquence : une mère tue son fils. En Médée des temps modernes, Mado (superbe Anne O´Dolan) sacrifie dans une transe glaciale sa jeune progéniture. Pourquoi ? Comment en est-elle arrivée-là ? C´est justement à ces questions que se propose de répondre le film. Car si l´histoire commence par sa fin, elle mime minutieusement la trame tragédienne : << un homme quitte sa femme pour épouser sa maîtresse sur l´injonction du père de cette dernière. La femme ne le supportant pas, tue leur enfant >>, raconte Aymeric Mesa-Juan. Il trouve ainsi un canevas opportun pour explorer la complexité des rapports humains et leurs contradictions. Et si l´on y regarde bien, on s´aperçoit rapidement que le réalisateur à pousser le vice jusqu´à donner à ses personnages des noms clairement allusifs à la tragédie de Sénèque, le plus éloquent étant celui du père de la maîtresse, M. Noerc (anagramme de Créon). Or les ressemblances s´arrêtent là. Le réalisateur-scénariste préfère parler de << palimpseste >> lorsqu´il évoque Médée, et revisite sous une optique nouvelle un drame aux résonances universelles.

Julien et Mado sont deux êtres happés par un destin qui les transcende. Loin de tomber dans un manichéisme primaire, le scénario réserve à ces personnages une personnalité ambiguë mais non moins compréhensible. Elle, l´aime aveuglément, au point qu´il représente le seul lien qu´elle a avec le monde. Lui, ne l´aime plus mais voue une véritable passion à leur fils. Il reste pour lui mais rêve d´en retrouver une autre. L´histoire de Mado et Julien est une impasse. Ils sont impuissants devant ce qui leur arrive. Et l´intelligence du scénario et de la réalisation est de ne pas juger ce qu´il se passe. << Chacun, on fait ce qu´on peut dans cette putain de vie >>, lâche même l´un des personnages. L´agonie émotionnelle de ces êtres en perdition est stupéfiante de vérité. La scène où Mado, abandonnée par Julien, endure son absence, transmet au spectateur la douleur insupportable d´une toxicomane en manque.

En tuant son enfant, Mado éteint avec lui toute perspective d´avenir. Car Antoine est le seul lien vivant qui la rattache à Julien, seule raison pour lui de rester. Seule raison pour elle de vivre. L´enfant est aussi une façon de légitimer le comportement de ce couple pas si étrange que ça finalement. Julien devient la mère dévouée de ce petit bonhomme handicapé pendant que Mado se désengage progressivement, jalousant leur fusion. Le spectateur, dans l´impossibilité de juger, ne peut que s´émouvoir, impuissant devant cette famille en décomposition avancée. << La famille est probablement le lieu où la violence la plus extrême et la plus souterraine se déploie, généralement au nom de l´amour >>, rappelle Aymeric Mesa-Juan. L´amour ! Toujours et encore cet amour qui envahit, enivre, et finalement détruit. Le thème est bien connu, mais il fonctionne toujours.

La caméra, sobre et impartiale, sert fidèlement le drame. Les plans longs, marquant la souffrance, l´absence ou encore la lassitude viennent se cogner à la violence des séquences (courtes) de déchirement ou du meurtre. Le temps semble parfois long mais c´est l´agonie des personnages qui nous est renvoyée. Le réalisateur se sert des reflets (fenêtres, miroirs) comme pour appuyer l´existence fantasmatique de ses personnages. La pièce de théâtre jouée par Christine, la maîtresse de Julien, sert à ce dernier de miroir cathartique et s´insère dans la réalisation en tant que mise en abîme (un peu facile?) de l´histoire.

Si bien sûr, comme le consent lui-même Aymeric Mesa-Juan, Les Liens << laissent peu d´espoir sur les relations entre les êtres>>, ils en offrent une belle bouffée à ce nouveau cinéaste. La réalisation talentueuse, servie par un jeu d´acteurs d´une justesse étonnante rend (très) évidente la présentation de ce premier film à la 61ème Mostra de Venise.

Titre original : Les Liens

Réalisateur :

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Genre :

Durée : 93 mn


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