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Les frontières flottantes d’Olivier Assayas

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Qu’il tourne à l’étranger ou en France, en anglais ou en français, Olivier Assayas, depuis plus de vingt ans, dessine des frontières autour de ses personnages et les pousse à les détruire pour survivre.

Assis sur un canapé, un père fait la morale à son fils. La mère absente, l’adulte a du mal à tenir l’adolescent. Paumé à l’école, Gilles (Cyprien Fouquet) construit sa vie avec ses potes, avec son amie Christine (Virginie Ledoyen), fait des petites conneries, vole dans les magasins, fume des joints. Ce père dépassé qui lui parle dans la lumière exsangue de leur appartement, Gilles ne l’écoute pas. La litanie paternelle comme bruit de fond, le gosse avance doucement dans le cadre. Tournant le dos à son père, il fait lentement le tour de la table du salon comme un enfant qui s’applique à marcher sur une ligne imaginaire. Avec prudence, il suit les bords du tapis comme pour éviter d’entendre ce que son père a à lui dire, en faisant attention à ne pas se détourner de cette ligne qu’il s’amuse à suivre. Son père n’a peut-être jamais été aussi émouvant, ne lui a peut-être jamais parlé comme ça. Pourtant, Gilles n’entend pas. Comme deux étrangers, ces personnages de l’Eau froide (1994), pourtant si proches, ne peuvent se comprendre.

La tension que crée Olivier Assayas dans cette scène intimiste, la frontière invisible qui se dessine entre ces deux êtres est au coeur même du film. Une frontière infranchissable qui n’existe à l’écran que pour être détruite, atténuée ou oubliée. La mélodie discrète que le cinéaste va faire vivre entre les personnages de L’Eau froide afin de gommer les lignes qui les séparent deviendra, à partir de ce film, de plus en plus entêtante. Qu’elle se fasse entendre entre un père et son fils, une actrice chinoise et un réalisateur français ou entre un terroriste international et sa femme, elle accompagne toute l’œuvre du cinéaste. Gilles remonte dans sa chambre et laisse son père seul. Il ouvre son sac et, inconscient, en sort des bâtons de dynamite. Il ne sait pas vraiment comment, mais pour lui comme pour beaucoup d’autres chez Assayas, il est temps de détruire les frontières qui l’entoure.

 

Détruire les frontières (…)

En donnant à jouer à Maggie Cheung son propre rôle dans Irma Vep en 1996, Olivier Assayas amorce le caractère international de ses films des années 2000 et ses choix d’acteurs. Connie Nielson dans Demonlover (2002), Maggie Cheung à nouveau dans Clean (2004), accompagnée de Nick Nolte, Maggie Gylenhaal dans le segment « Quartier des enfants rouges » de Paris, je t’aime (2006), Asia Argento et Michael Madsen avec Boarding gates (2007) : on ne parle pas que français chez Assayas. Tout comme la musique, si importante pour le cinéaste, la langue anglaise donne à son cinéma le caractère universel qu’il recherche depuis ses débuts ; une musicalité rock qui peut sembler à tort « passe-partout ». En effet, ce qui intéresse le cinéaste français est moins de tendre à l’exotisme que de faire se confronter des mondes qu’a priori tout sépare. Déjà dans L’Eau froide, tout oppose Gilles à son père alors qu’ils parlent bien la même langue. L’enfant écoute sa grand-mère parler hongrois mais ne peut comprendre son père. L’internationalisation du cinéma d’Assayas des années 2000 n’est que la continuation de ce qu’il a mis en place dès ses premiers films. L’objectif est de faire se rencontrer deux mondes et voir comment la frontière entre eux résistera ; et si elle cède, d’observer ce qu’il se passera alors. Ainsi dans Clean comme dans son premier film Désordre (1986), Assayas se nourrit d’un esprit, d’une imagerie rock pour donner à ses protagonistes l’impression fausse qu’une fois les frontières abolies, la liberté qui en découlera sera plus forte que tout. Une fois à Londres, les jeunes français de Désordre seront pourtant hantés par ce qu’ils ont laissé derrière eux. D’aéroport en aéroport, le personnage de Maggie Cheung n’aura de cesse d’essayer de combler le vide qui l’entoure dans Clean. Si Assayas détruit les frontières – ici géographiques –, le néant qu’il laisse à leur place, cette absence de repère, vont forcer les personnages à se construire à nouveau, à renaître une seconde fois. Le cinéaste casse le cadre qui les entoure et les force à redessiner le leur.

Maggie Cheung perdue dans Irma Vep

La grande réussite de L’Heure d’été (2008) vient justement de la capacité d’Assayas à rendre floues ces frontières qu’il faut effacer. Il y est question de succession et de quelle manière après la mort de leur mère des frères et sœurs, disséminés à Paris, aux États-Unis et en Chine, se sépareront de la maison familiale et des nombreux objets d’art qui s’y trouvent. Le côté international de cette famille, très appuyé, presque caricatural – la famille comme une multinationale –, deviendrait irritant si la frontière qui séparait ces personnages n’était pas à chercher ailleurs. Cette frontière qu’il faut détruire pour avancer, pour se reconstruire, c’est cette maison chargée de souvenirs qui représente à elle seule les liens familiaux de ces deux frères et de leur sœur. Entre le passé et l’avenir de ces personnages, entre leur jeunesse et celle de leurs enfants, se trouve ce bâtiment massif qu’ils pensent devoir détruire pour grandir. Assayas ne les juge pas mais fait se terminer son film par la mélancolie d’une fête qu’organisent deux de leurs enfants à l’intérieur de cette maison. Le rap des enceintes a pris la place des Janis Joplin, Leonard Cohen et autres Velvet Underground de L’Eau Froide, mais le résultat est le même. La frontière est tombée et reste alors un vide qui donne le vertige au personnage joué par Charles Berling et fait pleurer sa fille. Que vont-ils reconstruire sur les vestiges de cette maison?

Que va-t-il renaître de ces cendres ? Quand il brise en 1996 avec Irma Vep les frontières entre cinéma français et cinéma chinois et filme Jean-Pierre Léaud dans le rôle d’un metteur en scène faisant venir Maggie Cheung en France, Assayas accomplit un véritable acte cinéphile. Son amour pour le cinéma asiatique, qu’il a contribué à faire découvrir à travers son travail aux Cahiers du Cinéma et plus tard avec le documentaire HHH, un portrait de Hou Hsiao-hsien (1997), explose à l’écran. Et si Irma Vep reste sans doute à ce jour son meilleur film, c’est que ce qui va naître de ces frontières déchirées, un acte gratuit et décharné, est également une véritable déclaration d’amour au cinéma.

 

(…) et rebâtir de leurs cendres

Colérique, frustré, Vidal, le réalisateur incarné par Jean-Pierre Léaud dans Irma Vep, est bloqué. S’il a fait venir Maggie Cheung en France pour tourner dans son nouveau film, que faire désormais qu’elle est arrivée ? Cette idée de la voir dans son film est plus une envie de cinéphile qu’un besoin de metteur en scène et il le sait. L’acte créateur pour lui était en vérité plus de la faire venir à Paris que de la filmer. Que pourrait-il tourner alors ? Ainsi, au bout de quelques jours de tournage, Vidal est évincé. Son remplaçant organise une projection afin de voir où en était le projet, quelles étaient les scènes déjà terminées. La projection commence. Des quelques images qu’il avait filmées, Vidal a fait un court métrage de quelques minutes que l’on découvre sans voix, comme les personnages. Un montage strident où la bobine brûle, hurle, où, sans narration, tout paraît évident. Maggie Cheung n’y a plus aucune identité mais n’est que figure incandescente. Le personnage de Jean-Pierre Léaud, mise en abîme d’Assayas, n’a pas seulement rapproché deux mondes, fait disparaître la frontière entre eux, mais a réussi à créer une œuvre unique de ce rien. Les images d’errance de Maggie Cheung dans le Paris de cinéma d’Assayas sont sans conteste parmi les plus belles que le cinéaste ait jusqu’ici réussi à capturer. Mais elles ne sont rien par rapport à celles que son alter ego a raturées, vomies sur l’écran avant de devenir fou.

Virginie Ledoyen et Mathieu Amalric dans Fin août, début septembre

D’autres personnages chez Assayas s’appliqueront à bâtir quelque chose de nouveau en abandonnant derrière eux cette frontière contre laquelle ils se heurtaient. Gilles et Christine, dans L’Eau Froide, vont tourner le dos à leur famille et tenter de s’enfuir pour vivre ailleurs ; le plus loin possible de la seule incompréhension qu’on pouvait leur offrir. Le cinéaste va rendre bouleversante leur fugue, leur fuite en avant, en les filmant arrivés à destination, en train de construire au bord d’une rivière un abri dans un vieil abreuvoir. S’ils s’enfuient loin de tout, loin de tous, c’est pour construire ailleurs un endroit à eux. Désormais reliés comme jamais auparavant, physiquement, sexuellement, il leur reste à leur tour à se protéger de l’extérieur. Il leur reste à bâtir leurs propres frontières. Le même principe organise la plus belle scène de Clean. Quand Maggie Cheung installe un petit lit pour son fils au pied du sien, la rock star sans attache disparaît. Une seule chose compte désormais : se construire un « chez soi ». La dernière femme de Carlos, dans la série éponyme (2010), demande la même chose au terroriste, ce qui le met en rogne – il ne peut céder à ce caprice bourgeois. Allant de pays en pays pendant plus de cinq heures, jamais les frontières géographiques n’ont été autant franchies chez Assayas. Mais au contraire de la Maggie Cheung de Clean, Carlos ne pourra continuer de vivre une fois qu’il aura cessé d’être en mouvement. Quand on le rapatriera en France, ce qu’on lui annonce dans l’avion montre à quel point les frontières n’ont plus aucun sens pour lui : « Vous êtes de la CIA ? / – Non, vous êtes en territoire français. »

Cette peur de tracer un trait sur le passé et de construire quelque chose de nouveau, cette peur qui ronge Charles Berling dans L’Heure d’été et empêche Carlos de s’arrêter, se retrouve de la plus belle façon dans Fin août, début septembre (1999). La relation amoureuse entre Gabriel (Mathieu Amalric) et Anne (Virginie Ledoyen) n’existe que par cette peur. La jeune femme fréquente d’autres hommes et fuit jusqu’à Londres terrorisée à l’idée de construire leur histoire. De son côté, le trentenaire ne peut se résoudre à mettre une frontière entre lui et son ex-copine (Jeanne Balibar) ; se résoudre à ne plus l’embrasser sur la bouche quand ils se disent au revoir. Ayant toujours leur passeport dans leur veste, allant de gares en aéroports, les personnages d’Assayas peuvent devenir caricaturaux et sans chair – Boarding Gates. Pourtant, ils tendent presque tous au même rêve : s’arrêter un instant et souffler ; construire. Avec le poids du passé, la peur de l’avenir, Anne rejoint tout de même Gabriel dans les derniers instants de Fin août, début septembre. Ce qu’elle lui annonce réchauffe toute la filmographie d’Assayas. Tout comme le cinéaste, ils ont réussi à créer leurs propres murs, leurs propres frontières. « Et résultat de tes réflexions ? / – Bin j’suis là. / – Mais t’es là pour parler ?/ – Nan, j’suis là pour rester. »


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