Les Ames mortes

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L’Histoire parlée.

La puissance historiographique des Âmes mortes tient de la priorité qu’il donne à l’écriture individuelle de l’Histoire. Plus généralement, à la condition sine qua non d’inscription de l’Histoire, qu’elle qu’en soit la forme, pour lui assurer son existence.

À l’issue de la campagne anti-droitier de 1957 en Chine, des citoyens opposés au régime sont envoyés dans les camps de Mingshui et de Jiabiangou en plein désert de Gobi. La période noire de purges où vient creuser Wang Bing se sait dans ses grandes lignes. Peu voire pas évoquée du tout, dépassant rarement dans son récit le cadre du bourg ou de la famille, ses données sont absentes, au point qu’elles n’ont jamais été répertoriées nulle part. Que faire de ce fait historique dont on sait finalement peu de choses, dont on n’a aucun écrit? Que des traces indélébiles laissées dans les mémoires vivantes ou dans l’amas encore visible d’ossements, gisant sans sépulture.

 


Puisqu’il n’y a rien à déterrer, rien d’enfoui, que tout git en surface ou que tout flotte, le point de départ du documentariste est d’avancer par tâtonnement, de prendre pour chronologie celle de sa propre démarche investigatrice.
Ainsi lorsqu’il fait suivre à son documentaire un chemin de traverse en évoquant le camp de Mingshui en premier (dernier camp à ouvrir), il s’éloigne de la verticalité chronologique, et prend la barre directionnelle du récit en lui préférant une avancée progressive qui suit l’ordre des témoignages recueillis. Lancée dans la course effrénée de l’écriture, elle rattrape au vol les souvenirs qui menacent de se jeter dans le précipice. Wang Bing ne manque pas de nous le rappeler en indiquant en fin de captation la date de leur disparition, qui jouxte souvent celle du témoignage. Un peu comme une sonnette d’alarme manifeste de la nécessité d’écrire avant que tout ne disparaisse et que seuls les squelettes muets nous regardent.

 

 

L’enregistrement d’une source volatile telle que la parole donne au documentaire sa qualité d’historiographe en temps réel, et nous dirige avec lui dans l’écriture spontanée de l’Histoire, que l’on voudrait, avec beaucoup de fantasme, homogène. Ici, elle s’échafaude avec des récits au singulier qui jamais ne s’entrecroisent. La linéarité des prises disposées une à une renvoie à une certaine frugalité du dispositif; une caméra frontale au cadre dépouillé qui ne s’enquiquine pas à recadrer les visages déplacés hors champ pendant les récits exaltés. On s’émeut devant l’authenticité des mouvements des corps habités par leur récit, se levant soudainement pour mimer les scènes qu’ils nous racontent.

Cette sobriété formelle n’essaie pas d’enfler l’impartialité. Wang Bing sait bien que l’Histoire se fixe par l’accumulation de mémoires sélectives plus ou moins fiables et de sensibilités divergentes. Exemple de cette posture assumée, le récit d’un témoin évoquant l’apparition simultanée d’une lumière rouge et d’une lumière blanche, interprétée comme la dualité satanique et divine, mais qu’un tiers présent dans la même pièce, dément. S’adressant à l’opérateur, il affirme la véracité des faits sans oublier de les ranger dans le vécu de l’expérience personnelle, témoignant ainsi des disjonctions narratives possibles issues des multiples réceptivités arc boutant l’Histoire. Le refus du montage alterné laisse les mémoires personnelles s’additionner, se répondre ou s’affirmer. Seule la durée des fragments coupés quasiment au même point dans un souci d’équilibre fait intervenir l’artifice technique. Ascétiques aussi, les prises du désert où les carcasses se désintègrent à l’air libre. Wang Bing avance par pulsion. Pulsion d’écrire avant que la mort n’advienne. Pulsion de capter les corps qui dangereusement s’en rapprochent, et qui nécessairement, atteignent ceux des camps dont ils prennent peu à peu possession de leur histoire.

Titre original : Dead Souls

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Durée : 8h15 mn


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