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L’Art d’aimer

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<< I´m sorry Mademoiselle... mais je suis amoureux... - Vous avez de la chance ! - Je fais ce que je peux ! >> *

Chaque amoureux entendrait, paraît-il, sa propre mélodie. Pépiements d’oiseaux, tintements de clochettes ou clairon militaire : à chacun sa symphonie… Et à chaque pot son couvercle. L’amour, toujours, fascinant monstre à deux têtes aux harmonies dissonantes, l’hymen mystique du lyrisme, de la gêne, de la grâce et de la maladresse. Emmanuel Mouret sait mieux que quiconque le potentiel comique de la béatitude pour en avoir fait le sujet de presque tous ses films, au risque de se stigmatiser complètement.

Heureuse nouvelle cette fois, le Pierre Richard des bobos, aux faux airs de Fernandel et à l’humour Pompadour, a largement dépassé l’artificialité de ses ex marivaudages certes agréables mais à la consistance trop légère. Telle une meringue au rayon des desserts cinématographiques, un Mouret laissait inévitablement sur sa faim… Depuis, le cinéaste a considérablement amélioré sa recette, évacuant du quiproquo sentimental les personnages archétypaux, en particulier le duo éculé blonde solaire et fantasque versus brune idéale distante et pondérée. A peine semblait-il se moquer de ces images d’Epinal dans Changement d’adresse (2006) ou Un baiser s’il vous plaît (2007), la fiction étouffait systématiquement l’ironie et entérinait les stéréotypes sans les exploser.

Le frivole Jupiter sait que ce titre, L’Art d’aimer, avait de quoi inquiéter les plus férus de littérature classique, le manuel éponyme d’Ovide étant à peu près l’équivalent romain d’un Hitch – Expert en séduction : cynique et pragmatique. Il aurait été facile de se laisser aller à la farce libertine ou aux clins d’œil entendus et concupiscents, chaque histoire du récit reprenant en effet un adage plus ou moins glauque ou plan-plan annoncé en intertitre : du plus niais « le désir est inconstant et danse comme les herbes dans le vent », au plus salop « arrangez vous pour que les infidélités soient ignorées ». Sur ce catalogue de clichés chaque fois détournés, Mouret brode une comédie fleur bleue à sketches concentriques, allumée et allumeuse de bout en bout, toute articulée vers son apothéose d’une grande fraîcheur.
 

« J’ai l’impression d’être un feu rouge. Vous me regardez comme si vous attendiez que je passe au vert. »

Force est de constater que Mouret ne s’intéresse pas tant à la concrétisation de ces aventures – lorsque c’est le cas, il nous en laisse même physiquement sur le palier – qu’aux concours de circonstances qui y mènent ou aux préliminaires déployés pour arriver à ses fins, stratégies précaires dont on peut aussi salutairement perdre le contrôle. Un plan conçu par nos amis peut ainsi dépasser nos fantasmes les plus convenus et pourquoi pas nous combler au-delà de nos espérances finalement très normalisées. L’Art d’aimer, ou comment apprendre à lâcher les rennes… en somme, tout l’opposé du code Rousseau de la séduction. Les transits de la maîtrise hollywoodienne, à la spontanéité trop efficace pour être honnête – « et soudain ce fut le coup de foudre, nos deux héros firent sauvagement l’amour sans jamais se cogner l’un dans l’autre » –, devront passer leur chemin.

Les autres savoureront les échanges excitants entre Frédérique Bel et François Cluzet, lui tout de calme viril mais désespérément affamé, et elle, toute en prosodie psychanalytique et en contradictions anxieuses à se taper la tête contre les murs, ne demandant qu’à être fermement rassurée. A la fluidité des romances déjà rances, Mouret opte pour une préciosité limpide et délicate, profondément idéaliste, d’une ingénuité quasiment anachronique. Alors, l’élixir de l’amour fou ? Comble du paradoxe, c’est peut-être bien le chaos et le hasard, en témoigne ce personnage de pianiste talentueux, séduisant et blasé, qui « ne sut jamais de qui son cœur avait été amoureux ». Pire que la mort, une vie sans surprise ?

* Gene Kelly dans Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967).

Titre original : L'Art d'aimer

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Durée : 85 mn


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