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La surprenante seconde carrière de Robert Mitchum

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Tourner des dizaines de films n´aura pas suffi à Robert Mitchum. Comme nombre d´acteurs, le grand Bobby avait aussi d´autres envies. Oserions-nous dire d´autres cordes à son arc ?

Outre jouer les cowboys, les caïds, les séducteurs ou les prêcheurs, ce qu’il veut Bobby, c’est pousser la chansonnette. Bien sûr, on se rappelle de son personnage d’Harry Powell dans La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955) chantant Leaning on the Everlasting Arm avec Rachel Cooper. Mais Robert Mitchum a aussi à son actif deux disques, indépendamment de sa carrière d’acteur. Le premier : Calypso – Is Like So…, en 1958 ; et un second : That Man, en 1967. Non, non, il n’y a pas d’erreur dans le titre du premier disque. Mitchum s’est bien fendu d’une production calypso en bonne et due forme. Pour sa défense, il faut avouer qu’à l’époque, les États-Unis découvraient partiellement cette musique, d’origine antillaise, dans sa version édulcorée par les Andrew Sisters et Harry Belafonte. Mitchum reprend d’ailleurs Matilda, l’un des standards de Belafonte.

Si jusqu’à présent l’idée d’écouter du calypso ne nous avait guère traversé l’esprit, le grand Bobby s’est chargé de nous remettre dans le droit chemin. Que les fans se rassurent, Mitchum chante comme il joue. Peu, donc ! Sans grands effets et avec une voix grave. Le style musical, à base de rythmes chaloupés et de cuivres, est respecté à la lettre, la pochette du disque jouant même sur les clichés du genre.

 

 

On y voit Robert accompagné d’une fatale vamp à la robe vaguement hispanisante (rouge évidemment !), dans l’atmosphère enfumée d’un bar tropical, verre à la main et bouteille à portée, sous les auspices favorables d’un gros ventilateur. Le disque lui-même et la voix de son chanteur semblent embués de vapeurs alcoolisées.

Ce qui surprend le plus, ce sont les textes, qui ne dépareilleraient pas les comédies américaines plus loufoques des années 1950. Il faut l’entendre pour le croire, mais oui, Robert Mitchum chante avec un plaisir non dissimulé I Learn a Merengue, Mama. Ou encore les premières paroles de From a Logical Point of View : "If you want to be happy and live a king’s life, never make a pretty woman your wife" (« Si tu veux être heureux et vivre une vie de roi, n’épouse jamais une jolie femme »). Chaque titre est traversé par un second degré évident dont l’effet comique est renforcé par l’image que l’on a de Mitchum en tant qu’acteur. La drôlerie de l’objet tient aussi à la voix même de Mitchum. Si sa belle voix grave fait des merveilles pour ses rôles au cinéma, elle reste invariablement monocorde et peu adaptée au chant. Elle contient quelque chose d’extrêmement rigide, alors que la musique demande plus de souplesse et un ton plus enjôleur. En l’entendant, on imagine volontiers Mitchum raide comme un piquet tentant vaguement de se déhancher alors que la musique est une véritable invitation à la danse. L’écart entre la voix et la musique vient rajouter à l’incongruité et la cocasserie de cet objet musical toujours pas identifié.

Cela est d’autant plus palpable dans la reprise de Sunny dans son second disque. Pourtant le ton général de That Man, plus country, convient mieux à la voix et, il faut bien l’avouer, à l’image que l’on a de l’acteur. Il chante sur ce même disque la seule chanson qu’il ait véritablement écrite, Ballad of Thunder Road, thème du film Thunder Road (1958) d’Arthur Ripley. Il ne faut pas se fier à la réédition de 1995 de That Man qui comporte vingt-six titres mélangeant sans vergogne les deux disques de Mitchum pourtant radicalement différents. Ballad of Thunder road ne figurait pas non plus sur Calypso – Is like so… Sur That Man, l’arrivée de Sunny est d’autant plus surprenante qu’il livre une version tout à fait dépressive du titre écrit par Bobby Heb en 1966. Sa voix paraît encore plus embuée d’alcool et traînante que sur les autres chansons, le rythme n’étant pas définitivement le fort de Bobby chanteur. L’acteur a aussi réalisé des duos avec Ricky Lee Jones, Dr. John et… Marianne Faithfull. Si les deux disques de Mitchum se trouvent assez facilement à l’écoute, on ne peut entendre ces duos que dans le film qu’a consacré Bruce Weber à l’acteur : Nice Girls Don’t Stay For Breakfast: A Portrait Of Robert Mitchum (2006). Vaguement pressenti pour un passage au Festival de Cannes 2007, on ne sait malheureusement ce qu’est devenu ce film depuis.

Enfin, pour connaître tous les apports du grand acteur à la musique, on peut aussi écouter à profit la formidable chanson Stay Away from Robert Mitchum par la chanteuse April March – dont le grandiose Chick Habit (d’après Laisse tomber les filles de France Gall) clôturait Boulevard de la mort (Quentin Tarantino, 2007) sur l’album Lessons of April March, une vrai perle…

Plus aucune excuse pour ne pas ensoleiller notre hiver et ne pas nous trémousser au son du grand Bobby :

"Take me, take me,
I won’t feeling lonely
"


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Cinéaste du prolétariat urbain avec sa conscience de classe, Jean Grémillon s’identifie à son public qui lui-même se personnifie dans les acteurs populaires. Le peuple devient le seul acteur porté par un même élan. Son oeuvre est parcourue par l’exercice d’un tragique quotidien où le drame personnel côtoie la grandeur surhumaine des événements. Focus sur la ressortie 4K du “Ciel est à vous”.