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La Journée de la jupe

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La journée de la jupe est une proposition, la proposition de saisir, dans un environnement à la fois singulier, mais se voulant aussi représentatif d´une situation plus globale, les nombreuses questions qui travaillent la société française depuis bientôt 20 ans. A voir d’urgence !

Sonia Bergerac est professeur de français au collège, et elle est aussi à cran. Suite à la découverte d’une arme à feu dans le sac d’un élève, et poussée une fois de trop dans ses retranchements, Sonia va prendre ses élèves en otage.

La journée de la jupe est une proposition, la proposition de saisir, dans un environnement à la fois singulier, mais se voulant aussi représentatif d’une situation plus globale, les nombreuses questions qui travaillent la société française depuis bientôt 20 ans. Les difficultés du système éducatif français, la question de l’intégration des enfants de la seconde génération d’immigrés, les heurts d’une école française laïque en proie a un regain de la religion affirmée comme identité, les tabous de la sexualité et enfin la condition de la femme dans les banlieues. Gros programme donc, pour un film qui s’inscrit pleinement dans le fameux contexte de crise qui touche aujourd’hui la France.

Impossible à localiser géographiquement, l’environnement du collège dans lequel a lieu l’action nous évoque évidemment les affrontements entre jeunes et forces de l’ordre qui ont eu lieu pendant ces quelques semaines de 2005. Instinctivement, on serait tenté de croire que le film a lieu avant 2005, tant le réalisateur manifeste l’imminence d’une crise, dont cette prise d’otage serait la première étape. Mais si les faits évoqués sont réels et bien prégnants dans la société française, on comprend très tôt que La journée de la jupe se réclame plus du laboratoire d’idées que du film réaliste.
Comme l’explique Jean-Paul Lilienfeld, il lui fallait un dispositif pour aborder frontalement des sujets complexes et si souvent encombrés de clichés. Le huis-clos de la prise d’otage permet au spectateur de suivre l’action en deux temps : tout d’abord ce qui se passe dans la salle entre Sonia et ses élèves, et parallèlement, le reflet de cette prise d’otage à l’extérieur du collège. Le propos du réalisateur n’en a que plus d’impact.

Les enjeux du film ne sont pas les mêmes que ceux d’Entre les murs ou de L’esquive, auxquels on risque de rapidement comparer La journée de la jupe. Contrairement au film de Laurent Cantet, où l’analyse du quotidien, de l’habitus de vie, offrait la peinture d’un système scolaire et d’une jeunesse, le film de Lilienfeld relèverait plutôt de l’analyse d’un état de crise, une concentration de sujets brulants réunis sous la marmite du huis-clos, sans aucune gêne devant le caractère artificiel de la situation. Cet enfermement temporaire exacerbe justement les tensions du quotidien, pour les conduire à leur paroxysme : les personnalités s’affirment, les non-dits sont révélés et ,sous couvert d’un fait divers imaginaire, le réalisateur entend faire exploser certains tabous, et on le sent bien, en découdre avec une certaine forme d’hypocrisie générale.

 
     

La première demi-heure a quelque chose d’effrayant : Sonia Bergerac profite de son nouveau pouvoir (celui que donne la possession d’une arme, rappelons-le) pour réaliser ce qu’elle n’a pas eu l’occasion de faire depuis longtemps : imposer son autorité. À savoir, dominer littéralement ses élèves (sic), faire respecter le silence, enfin, obliger les récalcitrants à ôter leurs bonnets, et se venger des humiliations qu’elle subit au quotidien. Les élèves apparaissent alors condamnés, et condamnables, puisque ils ne sont pour l’instant qu’un groupe sans individualités, dressé contre le jugement expéditif de leur professeur. À ce stade, on se demande si le propos du réalisateur n’est pas simplement d’affirmer qu’un bon pistolet permettrait enfin le retour de l’autorité, et cette nouvelle figure de la victime devenant bourreau rappelle certains personnages de mauvais thriller américain, que Sonia se prend même à citer : « Oui, j’ai vu Le négociateur moi aussi ! ».

Pourtant, les rôles vont progressivement changer, et tour à tour, les élèves vont eux aussi passer de victimes à bourreaux, expérimentant la rage et la colère comme exutoire. Jean-Paul Lilienfeld dirige ses jeunes acteurs avec rigueur, fait cracher et crisser le langage par des dialogues percutants, où l’affrontement entre la prof et les élèves fait des étincelles.

Le réalisateur a aussi l’intelligence de fortement caractériser ses personnages, sans peur de l’excès, pour que les frictions n’en soient que plus fortes. Il y a chez Jean-Paul Lilienfeld cette volonté de « tout faire péter », de conduire le récit jusqu’à ce que chaque élément et personnage de l’histoire soit vidé de toute substance, de tout symbole, de tout cliché, puisque tout aura été dit, que toutes les vérités tues auront enfin été révélées. La caméra à l’épaule frémit autour des personnages dans la salle, renforce encore cette sensation de bocal sous pression, tandis que les scènes hors de la prise d’otage sont le plus souvent en plan fixe, favorisant les champs/ contre-champs de dialogues là aussi tendus.

Au dehors, il y a encore une myriade de personnages, qui sont les stéréotypes des forces en présence face à l’événement : certains professeurs, le directeur du collège, les policiers en charge de la négociation, la presse, les habitants du quartier et aussi la ministre de l’Intérieur. Beaucoup de monde, peut-être trop, pour réagir chacun à leur manière, en fonction de leur propre intérêt ou opinion. Ici encore, le réalisateur se joue de personnages souvent stéréotypés pour décrypter les enjeux d’un tel événement dans la société. Si tous sont pointés du doigt, des professeurs gentiment conciliants au directeur d’école sourd aux avertissements, le regard le plus sévère est pour le corps politique, principal coupable, pour le cinéaste, d’une telle situation, qui fait son jeu de l’événement, avec cynisme et ignorance.

     

On perçoit dans le projet de La journée de la jupe une démarche exutoire, celle d’un citoyen en plus d’un cinéaste, finissant de cristalliser les maux d’une jeunesse malheureuse dans un film, pour qu’enfin, après que tout ait été détruit, il puisse en ressortir quelque chose de mieux, comme un recul apaisé. Certains trouveront que le film n’est qu’un cliché de plus sur les jeunes et sur l’éducation, et pourront penser qu’a vouloir tout aborder de front, le réalisateur ne dit rien. Ce serait ignorer que le film ne se veut en rien le reflet d’une seule réalité, mais qu’il ambitionne au contraire de réaliser une palette extrêmement large de points de vue, capturés ensemble pour être un peu plus visibles.

Il ne faut par ailleurs pas minimiser les qualités cinématographiques de La journée de la jupe, qui nous tient de bout en bout en haleine, par un suspense haletant, entre thriller psychologique et film de prise d’otage, dans la pure tradition américaine, chose rare dans le cinéma hexagonal de ces dernières années.

Si le film est plein de tension, parfois violent, tant par le langage des personnages que leurs actes, on et aussi étonné de se surprendre à rire franchement. De manière inattendue, on rit des clichés, des écueils si souvent entendus aux journaux télévisés et tournés en dérision par le réalisateur. On se délecte aussi du personnage de femme éreintée, frôlant parfois l’hystérie, composé par Isabelle Adjani. Actrice rare et surprenante, elle développe une partition comique déjà entamée dans Bon Voyage, son dernier rôle au cinéma jusqu’ici. Sonia crie, court, menace, se moque méchamment de ses élèves et d’un système qui l’a abimée. Le scénario, très écrit, se construit d’ailleurs autour de son personnage, qui emporte sans le préméditer le petit monde qui l’entoure dans la bourrasque d’une histoire

Si le réalisateur nous fait vite comprendre les limites d’une telle situation, où les enjeux individuels des personnages sont trop forts et soumis à une pression trop importante pour permettre une véritable réflexion sur leurs conditions de vie, cette prise d’otage aura néanmoins eu le mérite de permettre à la colère de s’exprimer, de transformer certains personnages et d’en dévoiler d’autres.

Tous auront changé, c’est certain, mais le constat est aussi celui que le dehors n’aura lui pas bougé, que beaucoup reprendront leur place comme avant, en dépit de cet aparté, et que pour certains les conséquences seront lourdes (délation, peur de la vengeance). Un des personnages dira même qu’elle voudrait que « la prise d’otage dure toute la vie ».

La fin de ce film, que l’on peut très sincèrement qualifier d’audacieux, apporte néanmoins une grosse déception, puisqu’un twist final sur les origines de l’héroïne fait figure de recul par rapport à la décontraction qu’avait auparavant le réalisateur à s’emparer de tous ces sujets graves. En voulant faire du personnage de Sonia un exemple pour ses élèves, une digne représentante de leur situation, le réalisateur semble enfermer le discours de Sonia dans sa propre condition, qui elle seule autoriserait et légitimerait la critique et l’expression d’une opinion personnelle. On regrette ce recul en regard de l’attitude jusqu’ici décomplexée du cinéaste, mais pour ça aussi, le film est à voir. À débattre donc.

Titre original : La journée de la jupe

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Genre :

Durée : 88 mn


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