La ferme des Bertrand

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Vie et mort d’une ferme d’élevage en Haute-Savoie.

50 ans de vie à la ferme

L’agriculture européenne, et surtout française, est tellement sinistrée maintenant qu’en revenant à la ferme des Bertrand, quelque trente ans après, Gilles Perret nous livre le film le plus triste qu’on pourrait faire sur les paysans. En Haute-Savoie, en 1972, la ferme des Bertrand, exploitation laitière d’une centaine de bêtes, est tenue par trois frères célibataires. Gilles Perret leur consacrera en 1997 son premier film, alors que les trois agriculteurs sont en train de transmettre la ferme à leur neveu Patrick et sa femme Hélène. Aujourd’hui, 25 ans plus tard, le réalisateur-voisin reprend la caméra pour accompagner Hélène qui, à son tour, va passer la main. À travers la parole et les gestes des personnes qui se sont succédé, le film dévoile des parcours de vie bouleversants où travail et transmission occupent une place centrale : une histoire à la fois intime, sociale et économique de notre monde paysan. Dans ce film, il utilise donc les images faites par lui en 1997 et celles faites de nos jours au moment du départ à la retraite d’Hélène, mais aussi des images d’archives de la télévision d’un autre réalisateur. « Je savais que Marcel Trillat avait filmé les Bertrand pour un de ses films destiné à la télévision, déclare-t-il dans le dossier de presse du film. Celui-ci date de 1972. Je suis né en 1968, j’avais donc quatre ans. Mais j’en avais encore le souvenir, parce que la télé qui débarquait dans notre hameau complètement perdu, ça avait été un sacré événement ! » 

Une carte postale menacée

Entre Genève et Chamonix, le paysage a souvent été photographié et les paysages sont dignes de figurer sur les cartes postales. Malheureusement, la réalité n’est pas aussi idyllique. Gilles Perret filme ici un monde en train de mourir, ou de se dissoudre dans une soi-disant modernité qui aura la peau du monde paysan, et pas seulement. « Je connais la ferme des Bertrand depuis que je suis né. J’ai toujours habité à côté de chez eux. Leur maison est à moins de cent mètres de chez moi. Tout gamin, je m’amusais dans la ferme, j’étais avec eux sur les tracteurs. Je les connais très bien. » Qui mieux que lui aurait pu filmer ainsi cet univers d’aussi près et avec une telle empathie. Il faut dire qu’en cinquante ans, elle a bien changé la vie à la campagne. On aurait pu croire à un moment donné que la vie y serait moins rude, mais il semblerait que le travail y soit tout aussi pénible et ingrat. Chantée par Jean Ferrat, la montagne tout comme la campagne ne sont pas le paradis qu’on pourrait croire, lorsqu’on habite en ville. La ferme des Bertrand en est le témoin et ce film est d’une très grande tristesse, encore plus que Petit Paysan d’Hubert Charuel sorti en 2017 et qui était un film de fiction. Certes des membres de la famille ont disparu, certes ceux qui restent sont toujours à la tâche et montrent des visages cependant souriants. Mais on sent que la marche forcée vers le progrès, notamment l’achat de robots, va tuer ce monde en symbiose avec la nature et ces vaches dont ils connaissent les prénoms de chacune, et elles sont une bonne centaine. 

Une grande mélancolie

Malgré son caractère documentaire, on sent une grande mélancolie et dans les yeux des personnes filmées, et dans le sentiment qui se dégage de ce très beau film, notamment à la question de savoir si les tout jeunes enfants accepteront de prendre à leur tour la relève et de se tuer à la tâche pour ce noble métier. Au regard de l’un de ces enfants, on est presque sûr de la réponse, comme si le monde moderne, que certains qualifient de nouveau monde, avait déjà tout détruit ou quasi. Sans doute parce qu’il n’y a plus d’échange de paroles ici comme ailleurs. « Ce qu’ils ont accompli et ce qu’ils sont parvenus à transmettre, les trois frères le doivent aussi à ces heures de discussion qu’ils ont consacrées à parler de sujets essentiels : la vie, le sens du travail… Ils ont réussi par la réflexion, la parole, l’explication et par le fait de se documenter. Les trois frères ne sortaient pas de chez eux. Ils avaient un rayon d’action d’un kilomètre et demi. En revanche, ils lisaient, s’intéressaient aux gens, étaient avides de rencontres et d’échanges. » En est-il encore ainsi ?

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Durée : 89 mn


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