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La Chasse à l’homme

Article écrit par

Ciné-Sorbonne ressort en version remastérisée 4K un petit brûlot anti-nazi qui, bien que circonstanciel et de plain-pied avec les événements de la seconde guerre mondiale, résiste à l’épreuve du temps. Relecture…

Traque harassante et paranoïa urbaine

Chasse à l’homme est une série B construite comme un thriller lacunaire obéissant à un souci d’exemplarité. Ses circonvolutions narratives sont contraintes et servent un propos patriotique. L’argument est volontiers tiré par les cheveux et rocambolesque qui ne tient qu’à un fil conducteur aussi improbable que fantasmatique : la longue traque
d’un chasseur de gros gibier, le capitaine Thorndike (Walter Pidgeon), manquant de peu de tuer Adolf Hitler qui déambule dans son nid d’aigle de Berchtesgaden en Bavière. Le führer s’est interposé dans la ligne de mire de son fusil télescopique au point que Thorndike doit s’y reprendre à deux fois pour régler son tir avant d’introduire une vraie balle dans la chambre à la seconde tentative non feinte. Celle-ci est déjouée in extremis par une sentinelle en maraude et le loup solitaire s’échappe des griffes du commandant Quive-Smith (Georges Sanders),chef de la Gestapo et de ses sbires, au cours d’une battue harassante. Il devient la proie désignée d’une meute de rabatteurs nazis lancés à ses trousses et déterminés à le réduire au silence dans une atmosphère opaque et poisseuse de docks et de métro londonien restituée par la photographie en camaïeu de gris d’Arthur Mille . Thorndike s’embarque clandestinement dans un cargo avec la complicité d’un jeune mousse (Roddy Mc Dowall) acquis à sa cause pour, une fois qu’il aura regagné son port d’attache londonien, être épaulé par une prostituée débonnaire au grand coeur, Jerry (boche en anglais) Stokes (Joan Bennett).

 

Invraisemblances assumées

L’œuvre circonstancielle est naïvement caricaturale en surface pour lui permettre de passer la censure du code Hayes hollywoodien. Les Etats-Unis ne sortiront de leur pesante neutralité qu’à la suite de l’attaque de Pearl Harbour, six mois après la sortie du film en avril 1941. C’est pourquoi les desseins des nazis ne sont jamais élucidés dans le film . Ils entendent faire signer au chasseur appréhendé puis torturé des aveux qui engagent la responsabilité de son pays,
l’Angleterre, qu’ils pourraient tout aussi bien lui extorquer en les contrefaisant. La folle course-poursuite est quelque peu contrainte et les agents du troisième Reich tentent d’instrumentaliser leur gibier comme un bouc émissaire international. C’est un divertissement de commande que Fritz Lang reprend en sous-main de John Ford pressenti pour le réaliser mais qui décline le projet tandis qu’il doit tourner Qu’elle était verte ma vallée la même année toujours avec Walter Pidgeon et son scénariste Dudley Nichols adaptant “The rogue male” (le solitaire) , un thriller signé Geoffrey Household.

De façon prémonitoire et en visionnaire qu’il a toujours été, Lang anticipe la fin du noninterventionnisme américain et l’effort de guerre sous-jacent. Les invraisemblances du script sont uniquement là pour distraire et brouiller les pistes d’un message propagandiste anti-nazi qu’il “parachute” à la toute fin du film.

 

 

L’individualisme américain au secours des forces alliées contre celles de l’Axe

Valeur sûre des studios de l’époque (Mrs Miniver) mais sans grand charisme, Walter Pidgeon dégage cette force tranquille, cette positivité rassurante qui n’a rien de typiquement « british”. Totalement dépourvu d’affectation et de gravité dans Chasse à l’homme, Pidgeon est canadien et ne cache rien de son accent. Sinon ses manifestations de stoïcisme un peu gauches et un héroïsme suicidaire permettent au loup solitaire qu’il incarne de faire corps avec les
valeurs patriotiques de bon sens et de rigueur que véhicule le récit fictionnel. Lang brouille volontairement les pistes et stylise les formes pour faire oublier l’aspect échevelé et discontinu de l’intrigue. Comme ces scènes de mise à la question et à la torture pour arracher des aveux qui ne viendront pas et pour cause à Thorndike filmées en ombres
portées ou ces plans d’extérieur aux abords des docks qui préfigurent les recettes éprouvées du film noir dans les clairs-obscurs les plus denses qui soient.

L’individualisme forcené américain vient en quelque sorte et en filigrane au secours des forces alliées en capilotade ou “en marmelade” comme diraient nos amis britanniques.

L’apparente placidité de l’aristocratique Thorndike rencontre la candeur ingénue de la “poule” anglaise à la gouaille colorée. Cette fille des rues parle cockney. Un cockney épouvantable que rend crédible Joan Bennett pourtant une enfant du Connecticut. Lang esquisse une relation sentimentale entre les deux êtres aux antipodes l’un de l’autre dans l’échelle sociale mais la fille délurée aux mœurs légères est un leurre et une victime expiatoire dans l’étau
implacable de l’intrigue d’espionnage. Fritz Lang excelle à exprimer les failles, les tressaillements, les angoisses et le noeud dans la gorge de ses protagonistes au moment de se quitter.

Il faut cependant toute sa science cinématique pour faire oublier les incongruités du récit qui devient épisodique et secondaire.

Georges Sanders campait déjà un dignitaire nazi dans le tout premier opus hollywoodien de la veine anti-nazi : Confessions d’un espion nazi (1939) d’Anatole Litvak. Il reprend ici un rôle similaire qui lui sied comme un gant avec la perfidie onctueuse et zélée nécessaire dans un bilinguisme pétri d’érudition.

Dans un rôle secondaire d’agent nazi qui serait un démon exterminateur, John Carradine est saisissant de froideur calculatrice. Il emprunte sinistrement l’identité de Thorndike dont il détient le passeport et le traque jusque dans le métro londonien avec une lame effilée dans sa canne tandis qu’il arbore un sourire sardonique glaçant.

 

Message propagandiste et éthique morale

Lorsqu’on est mis en présence d’une brutalité coercitive extrême qui entrave les libertés individuelles, faut-il pour autant répliquer par la force létale ? C’est la question d’éthique morale qui sous-tend ce brûlot anti-nazi et c’est l’aspect propagandiste de l’oeuvre qui doit concourir à éveiller les consciences et guider les Etats-Unis encore non-belligérants vers l’effort de guerre. C’est seulement en éprouvant ses nerfs et son intégrité, en dépassant les barrières sociales et en semant ce germe de l’amour naissant que Thorndike triomphera de l’adversité.

Titre original : Man Hunt

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Durée : 105 mn


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