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Joker

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Amas d’abîme sur lequel tente de danser un corps ravagé, « Joker » repose tout entier sur la composition démentielle de son acteur.

Dès sa première apparition, le visage ripoliné d’Arthur Fleck est traversé d’un douloureux rictus : ses yeux bariolés de bleu cachent mal leur fond lacrymal, la peau de sa bouche goinfrée de rouge est tirée par ses doigts pour essayer d’y figer péniblement un sourire. On ne le sait pas encore, mais tout le film repose sur ce visage, celui de l’acteur Joaquin Phoenix, qui incarne un Joker sculpté en damné de la terre, personnage pathétique digne d’une tragédie grecque, qui balaye d’un revers de main son alter ego du « Bien », Batman, absent du film. Un bond narratif et temporel est réalisé, ne laissant, entre ses prédécesseurs (l’excentrique Jack Nicholson et le satanique Heath Ledger), qu’un gouffre béant où débordent bien des plaies du monde contemporain, autant que les ordures qui pullulent dans le New York servant de décor au long métrage. Que le titre de l’œuvre, et donc le nom de son « héros » , soit affiché en gros sur le corps tabassé – après voir tenu un panneau « everything must go » – et à hauteur du goudron de ce clown aux cheveux verts, dit beaucoup de l’angle choisi pour aborder le personnage.

 

« Happy »

Dans une Gotham City déliquescente du début des années 80, émaillée de références de l’époque, dont l’ombre imposante de Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976), où l’on joue La Grande Zorro au cinéma (Peter Medak), Arthur Fleck, un laissé pour compte qui souffre de problèmes psychiatriques, se maintient à flot avec difficulté dans son métier de clown à la petite semaine, tout son être se trouvant dans un état de déréliction avancé. Son seul lien d’affection est avec sa mère malade (Frances Conroy), avec qui il partage un appartement sombre et insalubre, filmé comme une caverne, à l’image des vues  oppressantes du tunnel du métro. Cette mère s’obstine pourtant à le surnommer « Happy », un qualificatif qui tombe douloureusement à chaque prononciation, tant la vie d’Arthur Fleck carbure au désespoir, jusque dans ses velléités d’humoriste. A l’instar de ce jeu de mot que l’homme a noté dans son « carnet de blagues » et qu’il lit à sa psychologue : « I hope that my death will make more cents than my life. » retentissant au passage comme une formule sardonique envoyée à l’Amérique reaganienne de l’époque et, de façon tout aussi actuelle, à celle de Donald Trump.

 

 

« Ce qui est drôle ou non »

« Ce qui est drôle ou non », c’est la problématique autour de laquelle s’articule le film, la source où il puise pour nourrir sa profondeur, et édifier son personnage avec ses ambiguïtés. Il est d’ailleurs cocasse que Todd Phillips, aux manettes de la trilogie à l’humour très régressif Very Bad Trip (2009), soit le metteur en scène de ces rires à vif comme des plaies déclinés dans Joker. C’est son acteur qui porte de bout en bout ce rire, rire aigu ou nerveux, rire insaisissable et contorsionné dans les jeux de faciès déments de Joaquin Phoenix, qui tient autant de l’expressionniste L’Homme qui rit (dont la ressortie concomitante est un signe) que du Mephisto torve interprété par l’immense acteur autrichien Klaus Maria Brandauer dans le film éponyme d’Istvan Szabo. Ce motif de rire étranglé agit comme le geste poétique du film, il est sa plus brûlante ambiguïté et force transgressive, qui exprime autant la détresse qu’il cherche à la camoufler, comme à jouer avec elle. Cela jusqu’au rire bouffon traduit par un jeu télévisé d’humour qui passionne Arthur, dont le présentateur phare, Murray Franklin (Robert de Niro) est l’incarnation farcesque. Que Robert de Niro, resté culte dans le rôle du borderline Travis Brickle de Taxi Driver, soit l’acteur choisi pour être dans le fauteuil de la star cathodique qui fait son pain en se moquant d’Arthur, car la vulgarité qui fait recette ne connait, c’est bien connu, pas de limite, ajuste l’équation du fou et du bouffon, où le rire devient le seul point commun des deux hommes, au sein d’un même simulacre infernal.

Gravité

Mais la marque du Joker ne tient pas que dans son rire, son teint blafard ou ses costumes hauts en couleur, mais aussi dans sa présence performative et scénique, à l’instar de ses pas reconnaissables, à la Michael Jackson. Todd Philipps filme autant le corps de Joaquin Phoenix que son visage et il enchaîne les changements d’angles de vue, autant pour capter le corps de l’acteur de bas en haut que pour l’accompagner dans une gravité toujours plus ébranlée. Dans le long métrage, tout va, littéralement, de travers. La caméra rampe comme un animal tapi qui s’approche doucement, mais de façon menaçante, pour filmer étroitement ce visage, ainsi que son corps émacié et roué, qui mue lorsqu’il se transforme en Joker, multipliant les pas de danse au son enlevé de Gary Glitter. « Is it just me or is it getting crazier out there ? » demandera Arthur/Joker, devant la violence du monde. Ce vacillement psychique et social qu’il subit est exprimé par de multiples plans qui jouent sur les diagonales et les contre-plongées, reléguant parfois le personnage dans un coin, comme acculé, et provoquant une sensation vertigineuse. L’œuvre oscille entre les instabilités du personnage : entre ses plongées dans des abysses dédoublées et des scènes où il semble danser sur un volcan comme un enfant qui aurait réussi à maintenir intègre son sourire sans le forcer.

La métamorphose en Joker va au-delà du pur tueur maniaque qui le caractérise à l’origine, en livrant ici une version élusive à travers le personnage d’un laissé pour compte aux troubles psychiatriques, miroir glaçant des béances contemporaines, d’effondrements socio-économiques (Arthur ne voit bientôt plus sa psychologue qui lui explique que les budgets ont été coupés) en déroute individuelle à l’image du personnage. La musique d’Hildur Guanadottir accompagne cette atmosphère anxiogène et brutale. Lorsque le Joker se transforme en justicier fou, il reste conforme à l’incarnation du chaos dont son personnage a toujours eu l’apanage, mais devient aussi autre chose, de plus subversif et trouble : une grenade dégoupillée prête à faire se soulever le peuple, qui se met à se servir de son masque comme un étendard, bientôt dupliqué partout dans la ville. Une incarnation qui pourra résonner de manière prégnante avec certains élans contemporains, non sans susciter le malaise. Ébranlé par les assassinats et émeutes bondissant dans Gotham, le maire, Wayne, père de Batman, reprochera au Joker d’être lâche de ne pas montrer son visage, faisant fi, sûrement à tort, de cette maxime d’Oscar Wilde : « C’est lorsqu’il parle en son nom que l’Homme est le moins lui-même, donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. »

Titre original : Joker

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Durée : 122 mn


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