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L’Homme qui rit

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Injustement éclipsé par l’irruption du parlant, « L’homme qui rit » est le dernier avatar hollywoodien du « grotesque expressionniste ». A la manière des « diableries » baroques d’un Jérôme Bosch ou d’un Breughel, Paul Leni condense l’épopée visionnaire de Victor Hugo dans une théâtralité fantasmagorique. En version restaurée 4K.

« Il y a du consentement dans le sourire, tandis que le rire est souvent un refus. »L’Homme qui rit, Victor Hugo, 1869

Le sourire édifiant du tragique

En 1928, sous l’impulsion bienveillante de Carl Laemmle, producteur des studios Universal, le cinéaste Paul Leni entreprend de mettre en images le roman foisonnant de Victor Hugo.

Peintre et chef-décorateur formé au théâtre de Max Reinhardt, Leni tout comme Conrad Veidt, son acteur-fétiche et Carl Laemmle sont des expatriés allemands. Ils ont forgé avec tant d’autres la réputation du courant expressionniste qui va essaimer à Hollywood dans les années 30 pour faire tourner à plein « l’usine à rêves ». Le film d’horreur et ses sous-genres hybrides vont bientôt connaître un essor sans précédent.

Confronté à l’adaptation du roman-somme situé dans l’Angleterre du XVII éme siècle, Paul Leni en retient la seule dimension picaresque et la satire politique. Il se focalise sur l’intrigue mélodramatique de Gwynplaine, ce héros disgracié et déchu autant que vertueux ; sa vertu précipitant sa disgrâce et sa déchéance.

Le protagoniste désespérément naïf et innocent est le révélateur des turpitudes de cette époque de décadence monarchique, de privilèges aristocratiques et d’antagonismes de classe où il est aussi dangereux d’encourir la faveur du tyran que de mériter sa disgrâce. Leni ne conserve que le canevas dramatique de l’oeuvre hugolienne profuse de digressions philosophiques.

Lord Clancharlie, duc et pair de la couronne d’Angleterre, a offensé le roi Jacques II par son insubordination. En représailles, le cruel souverain le fait exécuter par l’entremise de son bouffon Barkilphedro dans une chambre de tortures et livre son jeune fils damné Gwynplaine aux « comprachicos », une bande de « hors-la-loi » qui écument le pays. Ces rabatteurs défigurent les enfants qu’ils kidnappent afin de les vendre ensuite à des forains déterminés à les exploiter pour leur monstruosité.

Le blizzard souffle sur l’île de Portland où Gwynplaine est abandonné à son triste sort par les trafiquants. Après un temps d’errance et au péril de sa vie, il arrache à la tourmente neigeuse et au froid mordant Déa, un nourrisson trouvé dans les bras de sa mère morte. Tous deux sont recueillis par Ursus, médecin -charlatan et bateleur misanthrope flanqué d’Homo, son loup domestique. Les années passent tandis que la troupe itinérante se déplace dans une baraque roulante pour donner des représentations de « l’homme qui rit » qui déchaîne un peu partout la curiosité morbide des foules …

 

 

Extravagance bouffonne et éloquence muette

Les films de la période expressionniste allemande suggèrent plus qu’ils ne montrent dans une éloquence muette. Aussi par les couleurs : on ne les voit pas mais on les devine. S’agissant d’une reconstitution historique, L’homme qui rit regorge de notations picturales d’une extravagance bouffonne qu’on retrouve dans les costumes et les décors comme le détail pittoresque saisissant de réalisme de cette galerie de portraits de paysans mal dégrossis ou ces trognes patibulaires de picaros que sont les comprachicos.

La séquence d’ouverture est édifiante qui brosse un tableau effroyable de cette Angleterre du XVII éme où règne un régime de la terreur fait de chambres de torture, de basses intrigues de cour ourdies dans la coulisse par des personnages influents, fourbes, sournois et patelins. Ce climat délétère affecte jusqu’aux décors  de paysages de campagne mornes et désespérés d’où se détachent de sinistres gibets auxquels pendillent les corps désarticulés de malheureux réprouvés.

Embarqué dans une interminable errance, Gwynplayne se retrouve condamné à n’être plus qu’un pantin histrionique hué et moqué de kermesses villageoises en spectacles de foires. Sa défiguration a fait de lui un proscrit et un persécuté portant sur son visage la marque de son infamie.

Une pantomime sur l’expression faciale

L’infirmité même de Gwynplaine et de Déa est prétexte à une pantomime des expressions faciales. La brochette  des personnages  en présence se prête à l’antithèse : attraction-répulsion, beauté-hideur, bien et mal. N’étaient les morceaux de bravoure de la scène d’ouverture avec les « comprachicos » et la fuite finale de Gwynplayne de la chambre des lords poursuivi par les beefeaters, ces hallebardiers qui forment la garde rapprochée de la monarchie, tout le film est sous-tendu par les jeux de physionomie et les intrigues de cour. Dès lors, l’oeuvre ne pouvait se concevoir que par l’esthétique du muet car comment insuffler une voix concordante à un héros aussi tragiquement difforme ?

L’irruption du son à la jointure des images entraîne des rajouts un peu discordants sur la musique et la forme hybride du film montre bien à quel point on est dans une transition entre deux esthétiques. Pour signifier la clameur d’un appel et son intensité ; voire, un trémolo dans la voix, les caractères des intertitres s’agrandissent ou gondolent. Tandis que la post-synchronisation du bruitage vient parasiter le commentaire musical dans une belle cacophonie.

Gwynplaine est un exutoire par où s’épanche la déraison des rustres et des aristocrates

La bouche amplement ourlée d’un rouge à lèvres laisse découvrir une denture proéminente alignée comme des touches de piano qui inspira le personnage du « joker » à Bob Kane, l’auteur de Batman. Pour compenser la paralysie contrainte du bas du visage par le port inconfortable de cette prothèse dentaire, Conrad Veidt véhicule ses émotions grâce à l’intense mobilité de son regard cerné de sourcils prononcés et une gestuelle affectée.

Arborant ce sourire monstrueusement hypertrophié, Veidt exprime toute une palette de sensations qu’il puise dans son for intérieur. Il irradie tour à tour un effroi contenu, une atroce souffrance, un amour transi ou un courage poignant ; voire l’auto-apitoiement quand il veut gommer ce sourire envahissant que lui renvoie le miroir de façon persistante.

Les mimiques faciales de l’acteur viennois sont proprement étourdissantes d’expressivité qui font vibrer en nous la corde sensible de l’émotion. Lon Chaney excellait dans ce registre en imprimant de multiples torsions à son visage buriné et autant de contorsions à un corps d’acrobate disloqué. En 1924 , « l’homme aux mille visages » incarnera un clown tragi-comique dans « larmes de clown » de Victor Sjöström où le rire de façade de l’auguste se mue en redoutable arme de revanche sur l’air de : « rira  bien qui rira le dernier ».

Dans l’homme qui rit, le rire populaire est un simple dérivatif à la souffrance du peuple quand le rire aristocratique des lords est celui du dénigrement. Confronté aux autres pairs de la couronne dans la réhabilitation de ses droits de succession par la reine Anne, l’héritier est conspué copieusement. « Un roi a fait de moi un clown, une reine un lord et un pair d’Angleterre et Dieu a fait de moi un homme » se récrie Gwynplaine dans un playdoyer pro-domo de la dernière chance.

 

 

Un voyeurisme malsain que Gwynplaine exorcise dans les spectacles forains

Le contraste est saisissant entre la bouche dilatée de Gwynplaine et les contractions désespérément éloquentes de son regard éperdu. Ses yeux hagards sont littéralement les « fenêtres de son âme ».

Le reste du temps, il camoufle sa figure estropiée à l’aide d’un foulard ou d’un mouchoir couvrant pour ne pas avoir à soutenir la cruauté du regard d’autrui.

Au même titre que l’éléphantiasis d’Elephant man, la défiguration de Gwynplaine suscite un voyeurisme malsain qu’il parvient à exorciser dans les spectacles forains. L’hilarité railleuse des rustres agit comme une catharsis à ce commerce d’exhibition de monstres de foire.

Gwynplaine est un exutoire par où s’épanche la déraison des paysans et celle de l’aristocratie. Le monstre de foire est ici le pendant du bouffon du roi, son versant vertueux et misérabiliste.

L’homme qui rit : un « cas tératologique » selon Hugo

En étant l’objet des quolibets de la populace excitée, Gwynplaine se range aux côtés de la « vache à cinq pattes » ou du « cochon à deux groins », ces « cas tératologiques » qu’évoque Hugo dans son roman éponyme parmi les attractions insolites les plus courues.

Paul Leni donne vie à ces incongruités, ce « bestiaire des horreurs », en « animant » des gravures d’époque dont l’ imagerie d’Epinal illustre ces attractions foraines en vogue au XVII éme siècle.

Au sourire crispé qui balafre le visage de Gwynplaine répondent les rires caricaturaux de la foule incontrôlable qui se bouscule pour voir cette « curiosité ». Le spectacle est dérangeant à souhait. L’humanité débordante de Gwynplaine n’en est que plus désespérante tandis qu’ « il dégorge le trop-plein de son coeur ».

« Quel clown chanceux tu fais ! » lui décoche en écho un baladin débarrassé de son maquillage. « Au moins, tu n’as pas besoin d’effacer ton sourire. ».

Le trop-plein du coeur de Gwynplaine se déverse sur son masque de douleur

 La figure disgraciée de clown qui souffre de l’intérieur exprime par les seuls roulements d’yeux la détresse et les affres émotionnels du héros au supplice.

Gwynplaine éprouve dans sa chair la folie impardonnable de son père ; ce que traduit son visage affreusement mutilé par les stigmates d’un rictus indélébile. « On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C’était un rire automatique et d’autant plus irrésistible qu’il était pétrifié. Personne ne se dérobait à son rictus. » (V.Hugo)

Le maquillage très élaboré de Jack. P. Pierce à qui l’on doit  la créature bionique de Frankenstein est un râtelier retenu par des crochets qui entrave les mouvements de mâchoire de Veidt.

 

 

Il ne faut pas se fier aux apparences. C’est pourquoi l’amour rend aveugle si on ne l’est pas déjà.

Dans l’homme qui rit, les personnages féminins sont aux deux extrêmes de la vierge ou de la vamp.

Déa (Mary Philbin) est l’alter ego d’infortune de Gwynplaine. Elle est aveugle de naissance et symbolise l’amour spirituel jusque dans sa tenue virginale et sa coiffure en anglaises . Comme Cosette dans les Misérables, son ingénuité désarmante et sa blancheur candide guident ses sentiments.

Le climax émotionnel du film est atteint lorsque leurs effusions tâtonnantes conduisent Gwynplaine à plaquer la main de Déa sur sa mâchoire protubérante. Après un sursaut d’effroi vite dissipé, elle reprend contenance et elle l’étreint tandis qu’elle invoque la volonté divine qui les a fait se rencontrer.

A l’opposé, la duchesse Josiane (Olga Baclonova) , qui a usurpé son titre et son domaine à Lord Clancharlie ,incarne la femme licencieuse et manipulatrice. Elle conspire en sous-main avec Barkilphero, l’exécuteur des basses œuvres de la royauté.

Alors qu’elle assiste à la pantomime de Gwynplaine dans le charivari des ricanements sardoniques, elle est attristée par ce spectacle de déchéance et la seule à rester de marbre. Paul Léni a recours aux surimpressions multiples pour rapprocher leurs solitudes.

 

 

« Les vices partent d’une dépravation du coeur » (La Bruyère)

La duchesse Josiane (Olga Baclonova),partage une ressemblance sidérante avec Madonna jusque dans cette sensualité ouvertement provocatrice qui se confond avec la salacité campagnarde durant la séquence osée de la kermesse. Elle n’aime rien tant que revêtir des hardes de paysanne pour se mêler au peuple. Se trémoussant lascivement dans un négligé noir qui fait davantage que deviner ses charmes aguicheurs, elle s’encanaille en des scènes paillardes où elle se fond anonymement dans un bain de foule composée de ribauds entreprenants.

Alors qu’elle prétend séduire Gwynpayne autant par penchant fétichiste pour sa difformité que pour l’épouser et capter son héritage, celui-ci se dérobe à ses avances outrancières après qu’elle l’ait embrassé sur la bouche. Ravagé par la culpabilité, Il s’inflige une nouvelle mortification.

C’est un retour de balancier du destin et de la Némésis en particulier, cette vengeance divine qui l’a condamné pour son appartenance aristocratique.

Lorsqu’il écrit « l’homme qui rit », Victor Hugo fait le récit frénétique de la destinée injuste d’un paria déchu de ses droits  de succession et qui finit par renoncer aux avantages acquis de sa caste dirigeante à la Chambre des Lords quand ils lui sont restitués par le pouvoir régalien de droit divin. Son exclusion sociale lui fait abdiquer son titre pour suivre la voie que lui dicte son coeur et que ne peut lui imposer son lignage.

Le film d’épouvante remonte aux balbutiements du cinéma, à ces trains fantômes, ces chambres des horreurs des foires et des kermesses où le chaland pimentait une vie morne et ennuyeuse en s’offrant pour une misère un frisson d’angoisse. L’homme qui rit matérialise ce frisson. Le roman fut un échec populaire à sa sortie tandis que le film manqua sa cible par un tour contraire du destin. La version restaurée  permet aujourd’hui de rattraper ce rendez-vous manqué avec son public .

 

Mary X Distribution

 

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Durée : 110 mn


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