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Je pense à vous

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Elle est morte. Après lui, elle est devenue un zombie. Durant quatre longues années, elle n´a fait qu´errer parmi les vivants, en ressassant cette époque bénie où elle caressait le doux amour de son homme. Ce bellâtre insupportable, égocentrique et faussement moraliste se prénomme Hermann, traîne son air dédaigneux ici et là sans se soucier […]

Elle est morte. Après lui, elle est devenue un zombie. Durant quatre longues années, elle n´a fait qu´errer parmi les vivants, en ressassant cette époque bénie où elle caressait le doux amour de son homme. Ce bellâtre insupportable, égocentrique et faussement moraliste se prénomme Hermann, traîne son air dédaigneux ici et là sans se soucier des réactions sincères de son entourage féminin. Autrefois, ce fut Anne. Aujourd´hui, ce sera Diane. Deux prénoms enchanteurs qui embellirent sa vie, qui lui donnèrent toutes les raisons de ne pas croire en l´autre, d´assouvir sa grande soif de despote éclairé. Tel le Vampire de Paris, Hermann suce sans relâche en espérant vivre éternellement.

Je pense à vous, titre romanesque d´un auteur qui ne l´est pas moins, est une oeuvre austère qui déjoue les pièges du nombrilisme pointu que l´on a tendance à surprendre dans quelques films français de cette dernière décennie. Pascal Bonitzer, rescapé des Cahiers du Cinéma de la grande époque (celle des Daney, Comolli, Skorecki, Pierre, etc), nous plonge depuis quatre films dans un monde habité par quelques esprits frondeurs dont la parole, faculté obsessionnelle, devient une mise en scène vitale. D´Encore à Je pense à vous, Bonitzer trempe inlassablement sa plume acide dans un encrier précieux, noir de douleur, de mots dispatchés et de vérités absolues où les hommes sont débordés par une vie privée foireuse. Chez ce cinéaste, l´évidence romanesque se traduit par des gestes quasi inexplicables qui plongent inconsciemment le héros dans une spirale sans fin. Tout comme chez Hitchcock, Bonitzer dessine méticuleusement des protagonistes dont l´objectif sera de les déchirer malicieusement sans pour autant leur jeter la pierre. Cet isolement est un moyen pour Bonitzer de rendre compte d´un fait quasi perceptible dans la société, à savoir les lourdes faiblesses du mâle. Toute sa filmographie traite de ce sujet et l´on ne peut que s´effacer devant cette description effrayante et réaliste à la fois de la gente masculine qui ne fait qu´alourdir ses propos pour mieux finir dans la solitude la plus totale.

De ses quatre films, Je pense à vous est celui qui détonne le plus dans la courte carrière de l´ancien critique de cinéma. D´emblée, on est saisi par la fragilité des ces personnages en quête d´une existence libertine. Quelques sourires nichés au coin des lèvres disparaissent progressivement pour des frissons subtils qui viennent parcourir l´échine d´un spectateur totalement mordu par les pérégrinations comico-surréalistes d´Hermann, éditeur snobinard et magistralement composé par un Edouard Baer fraîchement sobre. Bonitzer est délicieusement coriace dans sa manière de poser son histoire, affichant une fausse discrétion de l´ordre du fantastique qui insuffle au film une ambiance envoûtante et partiellement chaotique. Tout le monde a ses raisons dans cette société indigeste, de l´écrivain malfaisant au médecin sexuellement violent, de l´épouse malmenée par le coeur aride d´Hermann à l´ex petite amie de celui-ci, suicidaire et rongé par une maladie de l´esprit. Chronique de plusieurs morts annoncées, qui s´étale sur des journées embrumées par les vapeurs toxiques de l´égoïsme rampant.

Je pense à vous est une belle réussite car son auteur désacralise le film de chambre, lui filant un gros coup de pied au derrière sans pour autant le marquer à vie. De l´air, rien que de l´air semble ordonner Bonitzer à sa caméra, tant la narration respire une certaine fluidité qui la rend encore plus souple. Toutes les historiettes que propose Bonitzer se fonderont en un bloc massif qui délimitera définitivement l´intention première du cinéaste. Alors, la vérité se trouvera dans la tristesse d´un corps trompé, celui de Diane pour laquelle Géraldine Pailhas prête sa voix ferme, sa beauté débridée et son aura royale. Conclusion belle, instantanée où elle se plonge toute entière dans une baignoire, nettoyer sa déception et verser finalement des larmes amères. Images furtives d´une très belle déclaration d´amour d´un cinéaste pour celle qu´il a toujours aimé et qu´il aimera toute sa vie, cette femme mystérieuse qu´il ne connaît pas encore. Un jour qui sait !

Titre original : Je pense à vous

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Durée : 82 mn


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