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Jane Eyre

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Une adaptation plutôt réussie du chef-d´oeuvre de Charlotte Brontë.

La littérature anglaise du XIXe est-elle inépuisable ? Vu la pléthore d’adaptations ciné et tv des romans de Jane Austen et des sœurs Brontë, la question mérite d’être posée. Nous voici donc face à la douzième adaptation cinématographique du roman de Charlotte Brontë publié en 1847. Une adaptation de plus ? Oui, mais loin d’être la plus mauvaise. Elle s’inscrit dans la lignée gothique du roman qu’on trouvait déjà dans la version qu’en donna Robert Stevenson en 1944 avec un improbable Orson Welles en Rochester et qui – hasard du calendrier – était ressortie en salles en début d’année.

Jane Eyre, on commence à bien connaître. Une nouvelle version vaut donc bien moins pour l’histoire en elle-même – même si le plaisir de retrouver les tourments de la jeune gouvernante et de son taciturne employeur est intact – que dans l’observation des choix d’adaptation, de la concordance ou des écarts entre la vision d’un réalisateur et la nôtre. Le Jane Eyre de l’américain Cary Fukanaga (grand écart après son thriller Sin Nombre en 2009) est aussi fidèle à l’esprit du roman que volontairement partiel. L’histoire lui semble tellement mythique qu’il n’hésite pas à construire un récit très elliptique, se concentrant sur quelques séquences clés. Le film se veut très peu explicatif et se contente de quelques signes brefs très évocateurs. Les scènes y trouvent donc une valeur largement symbolique (« Voici Thornfied »), même si le film souffre parfois d’un côté passage obligé.

Jane Eyre brille surtout par des choix de construction somme toute assez audacieux. Ayant la bonne idée d’éviter toute voix off, Cary Fukanaga rend l’aspect introspectif du roman en modifiant complètement la chronologie de l’histoire et en se concentrant sur l’inscription de sa Jane dans les divers environnements qu’elle traverse. Plutôt qu’à son envoi en pension par son infâme tante (Sally Hawkins quasi méconnaissable et glaçante) comme dans le roman, le film débute étonnamment par l’errance de Jane dans la campagne anglaise après sa fuite du manoir de Thornfield. Scène clé du roman – Jane erre trois jours durant dans des paysages inconnus, dormant à même la terre – et trop souvent survolée dans les adaptations, elle retrouve ici sa pleine mesure au travers de deux plans magnifiques : Jane perdue et dérisoire au milieu de nulle part, puis Jane quasi évanouie dans la broussaille dans la tempête. La dimension fortement émotionnelle du roman parvient alors à se transmettre aux images, notamment grâce à la présence de Mia Wasikowska (Alice malheureuse de Tim Burton, mais belle héroïne du Restless en demi-teinte de Gus Van Sant), une Jane inattendue mais tout à fait juste et impulsive.

 

La majeure partie du récit se déroule alors en flashback selon les souvenirs de Jane accueillie par la famille Rivers. Construction qui redynamise le récit en reculant un finale très attendu. Ce choix qui permet d’insister peut-être plus largement sur les liens entre Jane et St. John Rivers (formidable Jamie Bell) donne ses scènes les plus réussies au film. Si l’idée de l’omniprésent Michael Fassbender était des plus douteuses, il donne heureusement un Rochester plus tourmenté que ténébreux. Judi Dench, elle, en fait un peu trop en amicale Mrs Fairfax, pâtissant d’un traitement trop caricatural de son personnage (excepté dans sa dernière apparition).

« J’aurais voulu partir à l’aventure… comme un homme. »

Cary Fukanaga pêche un peu en ralentissant le film en son milieu, ayant du mal à retomber sur ses pattes dans la redisposition de son récit. Jane Eyre force parfois le trait, rendant trop explicite ce qui est sous-tendu par le roman. C’est le prix à payer de sa rigueur à refuser tout effet explicatif. Mais c’est justement aussi ce qui fait la valeur de sa version du classique de Brontë, mettant aussi en avant la dimension féministe du personnage. Un personnage libre, la tête relevée, intransigeant et refusant toute facilité et tout compromis. Jane Eyre se voit par deux fois traitée de sorcière dans le film. Elle pourrait presque le prendre comme un compliment. Cet aspect-là éclate dans sa confrontation avec St. John lorsqu’ elle rejette un mariage de quasi convenance et qu’il la tance d’un : « Ces mots ne sont pas ceux d’une femme. » Passant de 900 pages à un film de moins de deux heures, l’héroïne s’en trouve inévitablement un peu simplifiée. Fukanaga a eu le bon goût de faire de Jane autant une guerrière qu’une amoureuse.
 

Titre original : Jane Eyre

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Durée : 115 mn


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