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Interview avec Philippe Sarde

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On ne présente plus le compositeur de « César et Rosalie », « Coup de Torchon », « Pirates », « Mort d’un pourri »… À l’occasion de la sortie du coffret qui lui est consacré nous avons eu l’honneur de pouvoir nous entretenir avec ce grand Monsieur du Cinéma Français. Sa gentillesse et sa modestie ont rendu ce moment encore plus émouvant.

Le coffret de 6 CD qui sort mi-octobre comporte 101 titres, comment avez-vous fait votre choix parmi les 350 B.O qui composent votre œuvre ?

La réflexion a été très longue. Le choix s’est imposé en prenant comme critère les metteurs en scène qui ont le plus compté dans ma vie. C’est un choix affectif mais également un choix de carrière. J’ai voulu rendre hommage aux réalisateurs qui m’ont fait confiance pendant plus de 50 ans.

Une grande partie ou la totalité des titres des CD ont été remasterisés pour cette anthologie, pouvez-vous nous en dire plus sur le travail qui a été réalisé ?  Quelle a été votre implication ?

Tous les titres ont été remasterisés par Jean-Pierre Chalbos qui a fait un très beau travail. Le but étant de rendre l’écoute le plus agréable possible, et surtout qu’il y est la même couleur pour tous les films, même s’il s’agit d’œuvres de différentes époques. Par ailleurs, tout au long de ma carrière j’ai toujours fait très attention aux enregistrements, les sources étaient donc de très bonne qualité pour la plupart d’entre elles. En ce qui concerne mon intervention, j’ai réécouté chacun des cd, tout  en faisant  totalement confiance à Jean-Pierre. Je tenais beaucoup à cet album et je savais qu’un grand soin y serait apporté.

Un retour sur votre carrière à présent :

Lors des interviews,  lorsqu’une question  évoque  votre travail sur un film précis, votre réponse met immédiatement en valeur le réalisateur, les acteurs. C’est votre passion pour le film qui rejaillit. Comme si vous étiez avant tout un spectateur émerveillé par le talent des artistes avec lesquels vous avez travaillés.

C’est exactement ce qui se passe, je suis toujours émerveillé par les acteurs, les metteurs en scène, les producteurs qui m’ont fait confiance.  Leur  confiance est capitale pour mon travail. C’est une  nécessité. Les films pour lesquels j’ai composé la musique n’auraient jamais existé sans leur talent et leur passion. J’ai eu envie d’écrire ces partitions pour ne faire qu’un avec ces films.

Contrairement à certains compositeurs qui mettent l’accent  sur leurs compositions,  pour vous il s’agit de vos films. Cela montre votre implication dans un véritable d’équipe autour du réalisateur.

Oui, bien entendu. On peut également parler des acteurs, ils me donnaient envie d’écrire des musiques qui leur collaient le plus à la peau.

Au même titre que la durée des scènes, la musique dicte le rythme au film Il y a donc un lien très étroit entre le montage et le tempo musical, durant votre carrière avez-vous été associé à cette étape de la construction d’un film ?

Ah oui, j’ai toujours été très proche du montage. C’est très important d’être en phase avec le montage, de faire preuve de la même précision. Le montage c’est à une image prêt. Ma musique doit s’y adapter.

N’y-a-t-il pas eu des situations où c’est le montage qui a dû s’adapter à votre musique ?

Il y a eu des enregistrements réalisés avant le tournage, et là, logiquement, les scènes ont été tournées en écoutant la musique sur  le plateau. On peut dire que la musique a servi d’âme pour tourner la scène.

Plus généralement, il est question du type de relation qui peut s’instaurer entre vous et un metteur en scène. Est-ce un critère qui vous avez fait accepter de travailler avec tel ou tel réalisateur ?

Absolument. Sans omettre un seul film. Le metteur en scène est ma boussole. C’est lui qui dicte la musique que je vais écrire. Mon rapport étroit avec le metteur en scène  est essentiel. Pour travailler avec un réalisateur, il faut que la confiance fonctionne dans les deux sens. Il y a pu avoir des tournages où cette sensibilité, cette façon de concevoir les rapports humains ne furent pas partagées,  dans ces cas là, il n’y a pas eu d’autres collaborations par la suite.

Vous avez donc crée de véritables amitiés dans un univers du cinéma où ce n’est pas toujours le cas ?

Oui, avec Bertrand Tavernier, Alain Corneau, Jean-Rochefort… (Pendant de longs instants, Philippe Sarde nous livre avec beaucoup d’émotions sa passion pour les acteurs, Romy Schneider, évidemment).

Est-il arrivé que l’on vous donne une totale liberté pour la composition musicale ?

Non, cela ne s’est  jamais produit, car Il y a toujours eu  un rapport très étroit avec le metteur en scène.  Et ce même si la musique était composée avant le tournage, comme pour Le choix des armes (Alain Corneau, 1981).

Quand on aborde vos plus grandes compositions, on fait le plus souvent référence aux  films de Claude Sautet, mais aussi Tess, La Guerre du feu. Personnellement, j’ai un faible pour Fort Saganne (1983). Une magnifique symphonie qui sublime le récit romanesque d’Alain Corneau. Pourriez-vous nous parler de la façon dont vous avez abordé cette fresque ?

Avec Alain, j’avais fait auparavant Le choix des armes. Il avait totalement confiance en moi. La musique est très présente dans ce film qui, de plus, dure pratiquement trois heures. Il y a des passages très différents. J’ai créé des thèmes particuliers pour chaque personnage. On a travaillé sur le scénario, puis il y a eu des évolutions, des enrichissements  sur le tournage.

Le thème associé au personnage de Gérard Depardieu (Charles Saganne), met en exergue la part de tendresse  de l’acteur à un niveau rarement exprimé au cours de sa carrière.

Oui, Gérard Depardieu assume parfaitement sa douceur dans ce film. Il est à contre-emploi dans un bon nombre de scènes. Par ailleurs Gérard a toujours été d’un grand respect, d’une grande gentillesse à mon égard.

Ce retour sur une époque, pourtant pas si lointaine, nous rappelle à quel point la musique de film était importante (et non pas une Playlist de tubes comme c’est souvent le cas aujourd’hui). Son support, le disque, puis le CD, occupait une place capitale dans le cœur des cinéphiles.

Vous avez tout à fait raison. Une fois sortie de la salle, un grand nombre de spectateurs avait besoin de prolonger l’émotion. Le film continuait à vivre en lui par ce bel objet qu’est le disque.

Comme si on la considérait comme un simple exhausteur d’émotions. D’ailleurs, le lyrisme n’a pas toujours forcement bonne presse.

Et pourtant, l’émotion est ce qui reste. Qui marque nos cœurs et nos esprits. Pensez à tous les films de Claude (Sautet), de Bertrand (Tavernier).

Retour à votre actualité plus récente. Y –t-il une suite de prévue à ce coffret ?

Ici, je n’ai traité que 100 films. Je n’ai pas mis les chansons. Ça serait un beau projet de continuité, une thématique différente, très intéressante. J’ai eu la chance de pouvoir « faire chanter » certains de ces beaux comédiens que sont Isabelle Adjani (Barocco Andrè Techiné, 1976), Rochefort,  Marielle, Patrick Dewaere dans Beau-Père (Bertrand Blier,1981)…  J’ai eu des rapports  d’une grande noblesse avec les acteurs.

Un concert également ? Oui, j’y pense également.

L’entretien s’est ensuite poursuivi à bâtons-rompus. Toute l’intensité de cet entretien, l’émotion et la passion transmises par Monsieur Philippe Sarde peuvent difficilement se transcrire dans ces quelques lignes. C’est un moment rare pour un rédacteur. Merci encore à Philippe Sarde et à Baptiste Depois, son attaché de presse, pour cette belle opportunité.

Entretien réalisé par téléphone, lundi 10 octobre 2022.

 

 

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