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I vitelloni

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Dans “i Vitelloni” s’affirme le penchant fellinien prononcé pour le grotesque et la veulerie attendrissante de cette clique provinciale hybride de “bouvillons” ou de “grands veaux” qui vêlent encore sous la mère ; occupés qu’ils sont à regarder passer le train de l’existence qu’ils se refusent résolument de prendre à une exception. A redécouvrir d’urgence…

Au fond, notre tâche en tant que conteurs d’histoires consiste à déposer les gens à la gare. Là, chacun choisit sa correspondance sans contrainte . A nous de les conduire à bon port jusqu’à leur point de départ.” Federico Fellini

L’hébêtement velléitaire d’une jeunesse attardée qui se prolonge à l’âge adulte

Federico Fellini plante le décor de son troisième opus à Rimini, une bourgade balnéaire située sur le littoral
adriatique qui n’est autre que sa ville de naissance. La tragi-comédie douce-amère manque de virer au mélodrame. Fellini y dénonce l’hypocrisie des conventions sociales qui dénaturent les relations inter-générationnelles. L’après-guerre est une période de désenchantement et de renoncement pour l’Italie et la moyenne bourgeoise provinciale
n’échappe pas de facto à cette humiliation et cette forme d’hébétude qui affecte la jeunesse. L’oeuvre est semi-autobiographique tandis que le réalisateur d’Amarcord trouve son alter ego dans le personnage de Moraldo (Franco Interlenghi), jeune homme réservé et “voix de la conscience” de cette bande de désoeuvrés qui hantent le bourg.

Ces “grands veaux” regardent passer le train de l’existence qu’ils se refusent à prendre…

Les “grands veaux” en question sont des adolescents attardés qui se prolongent à l’âge adulte, de grands
enfants mal dégrossis. Ils rêvent d’escapades mais restent indécrottablement avachis sur leurs derrières à siroter des “amaretti” à la terrasse des bistrots, cette liqueur de raisin et d’amande sd’abricot qui constitue l’apéritif et le digestif italiens en vogue.

Hormis Moraldo, il y a :

Leopoldo (Leopoldo Trieste comme la ville homonyme), auteur dramatique passionnément dépourvu de
talent, rêve de devenir un dramaturge reconnu mais passe le plus clair de son temps à fantasmer une hypothétique adulation qu’à écrire. Il en viendra à confier ses lamentations de poète raté à un vieux cabotin (Achille Majeroti) à la théâtralité grandiloquente et à l’homosexualité latente qui ne demande qu’à s’exprimer au grand dam de Leopoldo.

Alberto (inénarrable Alberto Sordi), quant à lui, est un “fils à sa maman”, bien trop occupé à se travestir en travesti ou à glandouiller pour remarquer que sa soeur est sous l’emprise d’un amant peu recommandable.

Fausto (Franco Fabrizzi) est le meneur de cette troupe hétéroclite de “bras cassés”. Don Juan dénué
de tout scrupule moral, il est proprement incapable d’éprouver le moindre remord et s’affiche dans ses flirts éhontés et actes d’infidélité en tous genres alors même qu’il a mis en cloque Sandra qu’il est conduit à marier séance tenante et contre toute attente pour laver l’opprobre familiale.

Enfin, Riccardo (Riccardo Fellini) , amateur de “bel canto” et faire-valoir dont les motivations restent floues.

Sans le moindre sentimentalisme mais sans les juger pour autant et à hauteur du regard indulgent de Moraldo, leur conscience, Fellini ,mi-tendre mi-acerbe vis-à -vis de ses protagonistes qui se veulent malgré tout attachants et alors qu’il n’en est encore qu’à ses balbutiements de réalisateur, “capture” ces lézards méditerranéens tandis qu’ils “font pompeusement les beaux “; traînant leur désinvolture et leur amertume de bar en salle de billard ou paressant sur le littoral ou dans les rues de la bourgade. Autant d’oisifs oiseaux de nuit, joyeux fêtards et bambocheurs qui
noient leur désespérance à la moindre occasion de libations et d’agapes qui s’offrent à eux. Au centre de l’intrigue, le libertinage invétéré de Fausto inapte à faire le deuil de sa vie de patachon et ramené de force à la domesticité de son mariage par une famille à l’intransigeance de principes ancrés dans la tradition.

Le jeune Moraldo, substitut du maestro, observe le pathétique dérisoire de situations tragiquement cocasses dans la léthargie suffocante de cette communauté citadine que Lina Wertmüller, assistante-réalisatrice sur Huit et demi,
approfondira dix ans après dans sa chronique villageoise des Lézards.

 

 

Hédonisme et dolorisme dans l’Italie d’après-guerre de la reconstruction

Federico Fellini force l’empathie du spectateur pour ces “veaux engraissés” qu’il excuse en des plans d’un tragi-comique sans concessions où se mêlent des notations allégoriques et symboliques. Ces hommes indolents boivent, font ribote et paressent dans l’hébétude catatonique de l’après-guerre. Cynisme, humiliation, errements, dévergondage, corruption et lubricité règnent dans une Italie de la reconstruction où sévissent encore des codes de moralité et une iconographie chrétienne d’un autre âge.

Hédonisme et dolorisme voisinent plus ou moins commodément. Le corrélat de l’hédonisme est le
déplaisir qu’il finit par engendrer. La satiété est mère de la morosité et la majorité tardive de ces adolescents attardés qui vivent aux crochets de leurs parents semble avoir été stoppée net par leur propre dévouement à l’inertie. Les sacrifices de leurs aînés semblent avoir produit des résultats insoupçonnés.

Les “vitelloni” portent un regard cruel qui en dit long sur leur propension à se réfugier dans l’hédonisme le
plus outrancièrement irresponsable pour justement compenser la perspective d’une vie laborieuse
d’efforts consentis par leurs parents. Et l’on rit malgré nous à l’irrévérence du bras d’honneur jointe à l’interjection de “lavatori” (travailleurs) adressée à des ouvriers occupés à des travaux de terrassement. A l’occasion du carnaval annuel, Alberto, passablement éméché et plongé dans une désespérance de clown triste, engage une danse
effrénée avec la monstrueuse effigie de carton-pâte d’un clown au rictus grimaçant. La fête dérape comme le son discordant de la trompette qui s’étrangle dans le pavillon. Les convives se dispersent et Alberto cuve son désespoir. Il est bientôt environné de clowns dans un flash hallucinatoire et un trompettiste s’abandonne à un beuglement braillard et désordonné.

 

 

L’imbrication magique entre le lyrisme de Nino Rota et le baroquisme fellinien

S’opère l’imbrication magique entre la musique lyrique et sentimentale sans mièvrerie de Nino Rota qui puise
sa source d’inspiration dans l’inconscient populaire et la caricature en demi-teinte qui caractérise l’imagerie fellinienne. La verve, la fantaisie, la nostalgie et la mélancolie se combinent avec le grotesque et le burlesque du cirque et du music-hall. Fellini montre le désenchantement qui sourd à travers le toc, le strass et les paillettes des apparences. Il montre sans complaisance mais avec un regard de compassion misérabiliste le soûlon, le bouffon et l’ivrogne pathétique derrière le pauvre histrion qui se pavane en travesti en la personne d’Alberto (Alberto Sordi).

La séquence est la plus virtuose du film en ce qu’elle met à nu la déchéance d’Alberto conduit à une crise de délirium hallucinatoire sous l’emprise de l’alcool.

Pour Fellini, la fonction du cinéma ne déroge pas du phénomène de foire qu’il a toujours été depuis des
temps immémoriaux. Le cinéma trahit l’envers du décor de ce qu’il donne à voir. La musique de cirque
est allègre jusqu’à l’assourdissement mais elle recèle une part profonde de désillusion. Alors qu’il n’est rendu qu’aux prémices de son association avec Nino Rota, Fellini scelle une collaboration indéfectible. Il souffle au compositeur au style parfaitement identifiable un vague canevas qui découle de sa fascination pour des thèmes musicaux inscrits dans le registre populaire. A partir du “Titine” de Charlie Chaplin tiré des Temps modernes ou de “l’entrée
des gladiateurs” qui est une scie musicale, Rota élabore l’improvisation des mélopées qu’il prolonge dans des accents shakespeariens. Ainsi le thème générique de “Titine” qui irrigue I vitelloni subit-il des transformations jusqu’à s’étrangler à travers le pavillon d’un trompettiste dans une dissonance cacophonique lorsque Alberto se retrouve seul à danser dans les cotillons de la fête avec pour seul cavalier sa figure d’Auguste démesurée en papier mâché, cerné par d’autres clowns grimaçants et ricanants qui l’effraient comme Fellini enfant.

L’épilogue ouvert voit Moraldo s’éclipser dans un élan de lucidité alors qu’il a retenu jusque-là une réserve sans équivoque. Il grimpe à la hâte dans un train en partance pour Rome. Les réminiscences de ses amis se télescopent selon les soubresauts du train en mouvement qui avale littéralement le paysage. Guido, le jeune cheminot volontariste, fortuite rencontre de Moraldo, agite sa main dans sa direction pour ensuite marcher “en bascule” sur les rails dans une attitude chaplinesque. Le désenchantement est à son comble dans cette chronique douce-amère qui se referme comme une langoureuse parenthèse sur une note d’espérance. Fine.

A noter la récente ressortie par le distributeur Tamasa d’un splendide livre-bluray “collector” des Vitelloni avec des compléments inédits en même temps que Les nuits de Cabiria.

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Durée : 103 mn


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