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Histoire d’un regard

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Leçon d’Histoire et leçon d’humanité, ce beau film retrace la vie et l’oeuvre du grand photoreporter Gilles Caron.

Un monde en guerres

En collaboration avec Jérôme Tonnerre, la grande documentariste Mariana Otero à qui l’on doit tant de magnifiques, et parfois polémiques, documentaires redonne vie à l’œuvre et à l’homme, Gilles Caron, ce grand photoreporter des années 60 qui a disparu tragiquement et mystérieusement au Cambodge sous la domination de Pol Pot, après la destitution de Norodom Sihanouk. Gilles Caron a alors tout juste 30 ans, et il laisse une femme et deux petites filles, et le film aurait d’ailleurs pu s’appeler Mourir à trente ans si le titre n’était pas déjà pris par un réalisateur ex-révolutionnaire et maintenant macroniste, Romain Goupil, pour ne pas le nommer. Mais le film de Mariana Otero n’a rien de polémique, il ne lui vient même pas à l’idée d’accuser les guerres, les violences et ce métier absurde de photoreporter que Gilles Caron et son collègue de l’agence Gamma, Raymond Depardon qu’on croisera parfois sur les photos qu’elle nous dévoile, ont mis au goût du jour et qui est devenu quasiment incontournable alors que notre planète est à feu et à sang.

 

Pas une image juste, juste une image

Lorsqu’elle découvre le travail de Gilles Caron, une photographie attire son regard parce qu’elle lui rappelle justement sa propre histoire, la disparition d’un être cher, en l’occurrence pour elle sa mère, qui ne laisse derrière lui que des images à décrypter. C’est à ce décryptage qu’elle va s’employer lorsque la famille du  photoreporter, notamment Marjolaine Bachelot Caron, sa fille aînée, lui confie 100.000 clichés sur un disque dur qu’elle va s’employer à décrypter, à analyser et auxquels elle va donner du sens en tentant de comprendre l’ordre dans lequel ils ont été pris, et pour quelles raisons. Ce sont des photos magnifiques qui nous font voyager, mais surtout redécouvrir le monde des années 60 avec son cortège de misères et de guerres : au Biafra, en Israël au moment de la Guerre des Six-Jours, au Vietnam, à Mexico, à Prague, en Irlande du Nord où Gilles Caron a couvert les révoltes des catholiques (et c’est sans doute le moment le plus émouvant du film où des inconnus se reconnaissent ou reconnaissent de la famille sur ses photos) et, bien sûr, au Cambodge qui fut son dernier voyage, son linceul pourrait-on dire. Mais Gilles Caron n’était pas que photographe de zones de guerre, il a été aussi photographe d’actualité et cela permet à la réalisatrice de, par moments, alléger un peu son propos en nous proposant des images de Liza Minelli, de Sylvie Vartan, et des yéyés de l’époque. Des photos posées ou volées pour Paris-Match, certainement plus légères mais non dépourvues d’une grande mélancolie.

 

Un récit mélancolie et sensible

Mariana Otero, pour nous rendre son thème plus proche, s’adresse au photographe défunt en le tutoyant, comme si elle l’avait connu, et comme s’il était encore présent par l’intermédiaire de ses images. Cela donne à son film un style inimitable, entre tristesse et présence de la vie. De plus, grâce à la grande qualité artistique de tous ces clichés, le film acquiert une puissance qui magnifie le travail du photographe et en fait à la fois le témoin numéro un de l’Histoire et du Temps, mais aussi explique le rôle de l’art dans nos vies qui pourraient paraître sans lui bien triviales. « J’ai eu envie, confie-t-elle au dossier de presse du film, que ma subjectivité et mon enquête sur Caron soient présentes dans le film à travers des scènes et à travers mon récit. Je ne pouvais tout simplement pas imaginer un film qui aurait ignoré mon propre regard cherchant le sien. Et six mois de travail et de côtoiement des images m’ont amenée tout naturellement à m’adresser directement à Gilles Caron et à le tutoyer. »

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