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Darling Lili (1970)

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Avec ou sans lunettes ? Clark Kent ou Superman ? Edwards, Blake. Profession : agent double.

Durant la Première Guerre mondiale, l’espionne allemande Lili Schmidt est chargée d’une mission : enquêter sur le Major William Larabee, pilote émérite auquel elle devra soutirer quelques secrets. Sous la torture ? Non ! Car, durant la Première Guerre mondiale, la ravissante chanteuse Lili Smith est chargée d’une mission : charmer le séduisant William Larabee, fringant militaire auquel elle devra ravir quelques confidences…


« … admets que la séduction peut être très drôle quand on y pense ! »

Opéra bouffe à double foyer, Darling Lili propose une unique monture réglée à toutes les vues. Armés de jumelles, ou en collant simplement leur nez contre l’écran, les myopes, en auront pour leur argent : du film de guerre ou d’espionnage à la comédie romantique, en passant par la superproduction musicale, tous les registres favoris d’Hollywood sont balayés avec un panache visuel époustouflant. Couleurs luxuriantes, costumes élégants, sublimes compositions : de quoi guérir un aveugle (1). Mais les presbytes trouveront aussi régulièrement leur compte en arrière plan, notamment avec T.C. (formidable Lance Percival), ivrogne moustachu bien plus facile à retrouver que Charlie dans la mesure où il n’en rate pas une. Pour qui veut bien se laisser distraire, les opportunités sont légions…

Afin de mystifier ses conquêtes, Gary Cooper, alias Flannagan, le bourreau du cœur d’Ariane (Billy Wilder, 1957), déambulait toujours flanqué d’un groupe de tziganes légèrement encombrants. Qu’à cela ne tienne ! Le tombeur Rock Hudson sera accompagné d’un combo de hongrois. Des purs et durs, de vrais pirates sans cravates, avec foulards, anneaux à l’oreille et fleurs dans les cheveux… car c’est une romance, ne l’oublions pas. Le couteau entre les dents serait superflu, même s’il nous réveillerait probablement, à l’image de ce gypsie endormi sur son accordéon. Et pourquoi toujours, l’amour rimerait-il avec glamour ? En témoigne la grimace retenue de Lili devant les huîtres de Larabee… D’autant que ce film n’est pas vraiment une romance, n’est-ce pas ? C’est aussi un film d’espionnage, un film de guerre. Plus que de violence – car c’est une romance, ne l’oublions pas –, dans ce genre de circonstances, une pincée de solennité n’a jamais fait de mal. Julie Andrews est évidemment taillée pour endosser cette lourde tâche. Et pourtant quelque chose fait tâche, justement, lorsqu’elle se tient, debout et exaltée, dans les prés d’un hospice, devant un gigantesque parterre d’éclopés pour le moins burlesque…


Andrews, Julie. Profession : sainte Nitouche ?

Exit Maria von Trapp (La Mélodie du bonheur, 1965) et Mary Poppins (1964). Blake Edwards est fort conscient du pesant capital sympathie dont est victime l’actrice depuis lors et a décidé d’en jouer. Pas question de cloîtrer sa future épouse (2) dans un rôle d’égérie immaculée, sage et mesurée pour satisfaire les honnêtes familles chrétiennes. Dépassées les premières minutes, les tonitruants It’s A Long Way To Tipperary, la parenthèse bucolique et ses pépiements d’enfants (évoquant d’ailleurs gentiment les Do-Re-Mi de La Mélodie du bonheur), l’unanimisme bienséant se trouve vite écorché par le caractère volcanique de l’héroïne. Rousse flamboyante, jalouse et possessive, pourquoi Lili ferait elle tapisserie ? Julie Andrews est magnifique. L’opération « Crêpe Suzette » peut toujours aller se rhabiller…

Encore faut-il que Lili en prenne conscience, car depuis qu’elle a vu Suzette, Lili a bel et bien perdu la tête. Ce qu’on attend d’elle, dorénavant elle s’en fiche : son devoir d’espionne, son amant et patron allemand, sa Légion d’honneur, les Dupond et Dupont qui lui collent aux souliers… C’est Rock Hudson, qu’elle veut. Malheureusement la série de quiproquos dans laquelle elle est noyée n’arrange pas ses affaires. Paradoxalement, plus elle s’embourbe dans le mensonge, plus elle cumule les gaffes, plus elle paraît sincère et naturelle. Loin des spectacles archi cadrés dont elle est la muse, s’il y a bien une personne à qui Lili doit se révéler, c’est à elle-même. Darling Lili prend ainsi les accents d’une véritable éducation sentimentale dans laquelle Rock Hudson n’est qu’un objet – plutôt fadasse – prétexte à la propre libération de Lili, matérialisée par un show plus pimenté qu’à l’accoutumée, et illuminé par les visions fugaces, quasi psychédéliques, d’une Julie Andrews dansant cheveux défaits en contre-plongée, épanouie sous les spotlights.


« … So walk me back home my darling, tell me dreams really come true… »

A peine révélée, la réalité sépare pourtant déjà Julie Andrews et Rock Hudson, comme s’il leur était finalement impossible de vivre cet amour en dehors du grand théâtre dans lequel nous sommes, nous aussi, partie prenante et complaisante. Chanté en ouverture puis en clôture, l’écho du mélancolique Whistling Away The Dark d’Henry Mancini sonne trouble : l’avons-nous fantasmée, cette histoire d’amour ? Que s’est-il réellement passé ? Julie Andrews tournoie dans le noir comme on cherche à tâtons, mais l’obscurité profonde dans laquelle est plongée la scène du théâtre – par laquelle tout commence et tout finit – est animée d’étranges halots lumineux. Julie Andrews sourit à quelques fantômes… La lumière des projecteurs, une fois rallumée, ne suffit pas franchement à nous rassurer.
« Traditionnellement, le terme hypnose désigne un état modifié de conscience […] les sujets hypnotisés sont pleinement éveillés et […] focalisent leur attention. […] Ainsi, lorsque les paupières se ferment, la tension psychique […] diminue, et ce jusqu’à perdre le sens du réel. L’esprit visualise alors des images, images qui deviendront de plus en plus réalistes jusqu’au point où l’on peut considérer que l’individu rêve véritablement. » (3)
On se souvient de Judy Garland en chemise de nuit, transie et déchaînée sur Mack The Black (4)… Vivre est difficile. Sous extas, c’est mieux… Parfois, il suffit juste d’enlever ses lunettes, et on peut s’imaginer voler en cape rouge et collants bleus dans le ciel de Métropolis… Des fois, c’est plus facile de se mentir à soi et aux autres afin d’être aimé, même si c’est seulement pour l’image que l’on donne. Darling Lili n’est en fait pas vraiment un film de guerre, ni un film d’espionnage, ni même une romance… sinon le rêve éveillé d’un tout à la fois.

(1) De quoi guérir aussi ses producteurs : malgré ses dépassements de budget, Darling Lili fit un bide.
(2) Blake Edwards rencontre Julie Andrews sur le tournage de Darling Lili et l’épouse dès 1969.
(3) Définition raccourcie de l’hypnose d’après sa page Wikipédia.
(4) Le Pirate (1948), de Vincente Minnelli. Gene Kelly y ment justement sur son identité pour séduire Judy Garland.

Titre original : Darling Lili

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Genre :

Durée : 135 mn


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