Cluny Brown (la folle ingénue)

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Bluette romanesque sans queue ni tête ni grande consistance, « Cluny Brown » vaut surtout pour sa caractérisation infaillible et la causticité de ses réparties qui font le délice de la Lubitsch touch. Entre trivialité et frivolité, la satire spirituelle rapproche deux marginaux, deux inadaptés sociaux, aux prises avec les distinctions de classes britanniques. Un must vivifiant en version restaurée.

Personne ne peut vous dire où est votre place dans ce monde. Là où vous êtes heureux est votre vraie place.(extrait de Cluny Brown)

L’évier bouché : analogie de la frustration humaine

Adapté du roman éponyme à succès de Margerie Sharp, Cluny Brown se présente comme une satire sociale réjouissante, une comédie légère de salon qui dénote des manières so british dans l’Angleterre monolithique de l’entre-deux guerre. En 1938, époque où est censée se situer l’intrigue romanesque, Hitler projette d’annexer la Tchécoslovaquie au troisième Reich. Neville Chamberlain ne sait pas qu’il vient de pactiser avec le diable et avec lui le pays en son entier. Violant les accords de Munich, l’invasion de la Tchécoslovaquie se fera en mars 1939. La trame historique n’est qu’une toile de fond qui n’a qu’une incidence assourdie sur cette comédie évitant soigneusement l’allusion directe au conflit mondial.

La pochade désopilante tire à boulets rouges sur l’esprit collet monté de la petite noblesse aristocratique britannique et ses convenances à cheval sur une étiquette qui confine à l’absurde. Dans le même temps, la satire est un précipité d’humour pince sans rire qui rend hommage à l’excentricité british. Lubitsch excelle à exposer les personnalités de ses acteurs sous leur éclairage le plus avantageux.

La trame narrative est strictement anecdotique par son extrême indigence : Cluny Brown (Jennifer Jones) est une jeune fille anticonformiste à la hardiesse et au manque d’expérience gauche qui ne rêve que de plomberie et d’émancipation dans une Angleterre post-victorienne corsetée dans ses divisions de classe. Expédiée par son oncle plombier au manoir Carmel pour servir comme femme de chambre et fille de cuisine, l’ingénue s’ingénie par son franc-parler et son extrême candeur à défier les conventions sociales telle Bécassine confrontée à une aristocratie britannique bon teint indécrottablement vieux jeu.

Inhabituelle chez une femme, cette marotte de la plomberie qu’elle tient de son oncle est une allusion sans équivoque au sexe et au conflit de classes étroitement liés. Sa passion pour la plomberie horrifie ceux qui en sont témoins comme une violation des distinctions de genre et un féminisme exacerbé qu’elle porte en elle.

Le film renvoie à mots couverts et dans un raccourci fulgurant à La règle du jeu de Jean Renoir qui porte un regard inflexible sur les hypocrisies des nantis tout en les considérant avec une indulgence appuyée à travers le prisme d’une guerre qui se profile dangereusement.

Alter ego de Lubitsch l’expatrié, Charles Boyer use jusqu’à la caricature de son accent étranger pour mieux personnifier le professeur Adam Belinski, écrivain tchèque dissident, parasite manipulateur, censé fuir les persécutions nazies et qui, épris de Cluny Brown, s’insinue dans cette famille de la haute avec cette bonhomie doucereuse et paterne dont il se montre coutumier dans ses films.

 


Sel de la satire : l’esprit de caste et le dédain élégant

Pétillante dans ses punchlines, la comédie est un brin forcée et, de l’aveu général, l’histoire serait jetable n’était la caractérisation. Lubitsch excelle à caster des acteurs que rien ne relie entre eux sinon la spiritualité de leurs répliques. La pochade distille commodément un dédain élégant à travers cette distinction de classes qui est le sel de la satire politique et qui irrigue tout ce cinéma du vernis social que définit la “Lubitsch touch”.

L’esprit de caste et les restrictions de classe donnent ainsi lieu à des quiproquos saisissants. Les aristocrates sont distants et engoncés dans leurs préjugés mesquins qu’ils inculquent en retour à leurs domestiques. Lubitsch utilise adroitement les acteurs de genre que sont Réginald Owen et Réginald Gardiner pour incarner ces aristocrates déjantés fermement ancrés dans leurs convictions de classe et qui ignorent jusqu’à l’imminence du conflit mondial aux portes d’ une Europe qui se disloque.

Ainsi du snobisme inversé de la gouvernante Mme Maile (Sara Allgood) et du majordome Syrette (Ernest Cossart) au manoir Carmel qui surjouent leur appartenance de classe où en bons serviteurs, serviles et obséquieux à l’extrême, ils savent tenir leur rang. La petite-bourgeoisie en prend également pour son grade à travers le portrait haut en fadeur du prude pharmacien Jonathan Wilson (Richard Haydn). Coincé, compassé et surtout aliéné à une mère atrabilaire, sorte d’affreuse mégère à la mine revêche et hargneuse, qui ne communique que par des raclements de gorge
renvoyant aux borborygmes de la tuyauterie bouchée, l’homme est désespérant de conformisme affiché.

 

 

Un chant du cygne

De façon prévisible et en désespoir de cause, Cluny Brown finira par fuir cette vie austère de domesticité contrainte pour rejoindre opportunément son âme sœur, Adam Belinski en partance pour l’Amérique dans un cheminement mimant celui du réalisateur. Toute cette incongruité de clivage de classe n’a pas lieu d’être et Belinski débarrasse Cluny de ses oripeaux de servitude pour une renaissance et une célébration de la vie sans entraves. Dans un ultime pied de nez, Lubitsch, qui sera emporté par une crise cardiaque en 1947, caricature l’insularisme et l’isolationnisme de la classe dominante britannique; livrant par là-même son chant du cygne.


Cluny Brown (la folle ingénue) est distribué en salles le 7 novembre prochain dans une version restaurée 4K par Ciné Sorbonne.

A lire aussi : les analyses de Haute pègre, La Huitième femme de Barbe Bleue et Ange

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