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La Règle du jeu

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Violemment controversée lors de sa première sortie en juillet 1939, « La règle du jeu » est une comédie des manières autour de riches mondains et leurs serviteurs. Aussi, une pochade visionnaire, entre amusement et cynisme, magnifiée par ses trouvailles
visuelles. En grattant le vernis aristocratique sourd un désespoir écrasant et un hédonisme coupable que l’œil roublard de Jean Renoir décrit avec une compassion manifeste envers ses personnages sur le déclin. Un must en version restaurée…

 

L’imbroglio ridicule des passions effrénées d’un monde vacillant

La règle du jeu transpose l’imbroglio des passions débridées du mariage de Figaro de Beaumarchais dans la période charnière d’un monde à la dérive où l’aristocratie connaît une sévère banqueroute morale. La seconde guerre mondiale est aux portes et le marquis Robert de la Chesnaye (Marcel Dalio) convie ses commensaux à une partie de chasse sur ses terres de Sologne. Et comme si les règles du jeu social aristocratique ne fournissent pas suffisamment de prétextes et de faux-semblants, le marquis initie un bal masqué. Autour de cet argument à la minceur narrative, Jean Renoir livre sa vision d’un microcosme qui s’atrophie.

A partir d’une “fantaisie dramatique” comme il se plaît à la qualifier, le réalisateur compose une tragi-comédie bourgeoise, un rien outrancière, sur fond de guerre larvée et de marivaudages d’une caste en voie d’extinction. Jean Renoir s’attribue un rôle de Candide. S’amusant de sa candeur provocante, il est Octave, artiste en dehors du jeu social, messager et entremetteur, personnage clownesque, parasite et confident intime d’une coterie de joyeux fêtards badinant tant et plus dans l’enceinte du domaine de la Colinière où un drame va se nouer inéluctablement.

De ce point de vue, La règle du jeu vient corroborer le constat humaniste de raison amorcé dans La grande illusion deux ans auparavant : “chacun mourrait de sa maladie de classes s’il n’y avait la guerre pour réunir tous les microbes”. La grande guerre est bien derrière mais la seconde guerre mondiale couve à l’horizon.

 

Les tribulations d’un chef d’oeuvre

Coincé dans l’impasse de l’entre-deux-guerres, Jean Renoir traduit à sa manière ce statu quo : “nous dansions sur un volcan”. L’on comprend mieux rétrospectivement pourquoi le film fut considéré comme une entreprise hasardeuse à sa sortie en Juillet 1939. Il fut décrié et même conspué par le public français à qui l’on tendait un miroir dans lequel il ne pouvait se reconnaître ni s’identifier. Dans un tollé général, la critique lui emboîta le pas. Incapable d’encaisser le portrait au vitriol de l’élite aristocratique dépeint dans le film, le régime de Vichy en interdit la programmation pour son défaitisme affiché. Les bombes de la Seconde Guerre mondiale détruisirent le négatif original. Devenu depuis un morceau culte de cinéphilie de par ses tribulations après qu’il fût achevé, le film fut restauré d’après l’original en 1959. En 1965, il est encensé par la nouvelle vague et enfin reconnu pour l’œuvre majeure qu’il est.

Une micro-société en bout de course expérimente son crépuscule

Comme au théâtre, les personnages que Renoir dépeint sont davantage des archétypes que des individus. Dans la règle du jeu, la vie des valets fait écho à celle des maîtres en reproduisant leurs triangles amoureux. Renoir égratigne une société en bout de course qui s’accroche à un mode d’existence archaïque et dévoyé pour expérimenter son crépuscule.

Durant le tournage du film, j’étais divisé entre le désir de réaliser une comédie et le souhait de raconter une histoire tragique. Le résultat de cette ambivalence est le film dans sa finalité”. De l’aveu du réalisateur, cette justification cautionne le fait indéniable que l’œuvre hybride, pour visionnaire qu’elle apparaît, pêche par ses rebondissements
vaudevillesques. Sans doute une fantaisie dramatique mais avec un parfum existentiel creux en son cœur. Renoir n’est pas Lubitsch. Les acteurs sont comme ces lapins débusqués par surprise par les rabatteurs. Sur le qui-vive, ils détalent en tous sens dans une folle débandade qui prélude de la débâcle militaire. Le jeu de dupes auquel ils se livrent frisant le ridicule est un dérivatif à l’ennui de leur caste et au refus qu’elle manifeste à s’engager. Chacun campe sur ses prérogatives de vie velléitaire régie par une moralité primitive.

 

Le gratin et la valetaille

Un mari porte un masque avec le monde et une grimace avec sa femme” (Marivaux)

Les domestiques ne sont pas meilleurs que leurs maîtres irresponsables dont ils miment la préciosité et les afféteries dans un ridicule achevé ; leurs préjugés antisémites aussi bien que leurs infidélités. Les femmes sont tout aussi frivoles et immorales tandis que les hommes sont seulement préoccupés de se préserver du cocuage tout en s’arrogeant par ailleurs toutes les privautés. Dans l’univers licencieux de Renoir, les femmes et les maîtresses sont interchangeables. Les maris ont des maîtresses et leurs femmes effrontées sont les maîtresses d’autres hommes. Mêmes les maîtresses ont d’autres amants dans un cercle qui est tout sauf vertueux. Et d’aucuns se retrouvent à faire la fête.

Deux mondes se côtoient inaptes à la moindre concession mutuelle : les gens de la haute c’est à dire le gratin de la bourgeoisie suffisante, snobs sans discernement et les classes inférieures de la domesticité que composent la valetaille et le garde-chasse alsacien collet monté Schumacher (Gaston Modot). Leurs membres sont murés dans leur milieu social respectif. L’argent et la propriété sont leurs seuls critères de distinction et l’esprit de caste l’emporte sur toute autre considération. La satire est cinglante et Renoir exulte à souligner à gros traits leur médiocrité et surtout leur manque d’éducation qui confond l’art pré-colombien avec Buffalo Bill. Le marquis de la Chesnaye entretient par désoeuvrement une liaison avec sa maîtresse Geneviève qu’elle ne se décide pas à rompre et qui finira par s’étaler au grand jour sans défrayer la chronique pour autant.

Le jeu pervers du libertinage

Les amours illicites deviennent la norme dans ce microcosme où la dépravation semble être l’apanage d’une noblesse imbue de ses privilèges. Tout ce beau monde joue à faire semblant et les couples mal assortis se font et se défont dans une folle débandade où l’homme lutine la femme dans un tour espiègle. La caméra ouvre une brèche après l’autre comme dans une excavation à travers les corridors du château de la Colinière et le spectateur est témoin involontaire des conduites papillonnantes des serviteurs comme de leurs maîtres.

La vie mondaine détient ses propres règles dictées par un badinage effréné. Le château de cartes des faux-semblants s’effondre à la fin de la mascarade car son édifice est fragile et ne tient qu’à une incartade. Adroitement, Renoir jongle avec des intrigues à peine esquissées tandis que sa caméra virevoltante utilise la profondeur de champ pour interpoler les intrigues des domestiques avec celles des aristocrates dans un jeu pervers du chat et de la souris.

Un morceau d’anthologie avec la partie de chasse

Le film fait mouche et monte d’un cran en intensité dramatique lors de la fameuse partie de chasse qui
est un morceau d’anthologie. Les rabatteurs, qui avancent comme un bataillon en ordre de marche, débusquent le gibier afin qu’il devienne des proies faciles à portée de fusil des convives dans leur débandade. Comme un signe avant-coureur, les tueries des lapins et des faisans augurent du conflit imminent de la seconde guerre mondiale. La caméra s’appesantit sur un lapin fauché par une chevrotine et dont les membres se raidissent sous l’impact de la
balle dans un ultime soubresaut.Les détonations préfigurent un lointain écho des armes à feu qui crépitent et donc une matérialisation prémonitoire des hostilités de la guerre. Bien qu’il ne soit pas fait directement allusion à l’occurrence de la guerre, elle est amplement suggérée même si c’est de façon voilée avec la partie de chasse et une représentation allégorique de la danse macabre de Saint Saëns qui tend un miroir effrayant à cette société décadente.

Un film précurseur autant que novateur

La règle du jeu est une œuvre maîtresse construite sur une versatilité de points de vue croisés. Aucun protagoniste n’est sublimé ou ne se détache plus qu’un autre mais tous sont perçus sur un même pied d’égalité. Renoir casse la règle conventionnelle de la continuité et les épisodes se télescopent selon des plans séquences qui décrivent toute la superficialité d’une micro-société tombée en disgrâce. Fils du peintre impressionniste Auguste Renoir, le réalisateur connaît comme sa poche le monde qu’il décrit puisqu’il en est issu. La règle du jeu social représente dès lors un monde de conventions et de convenances où l’étiquette est parfaitement réversible. L’usage des convenances est un leurre et dénote d’une étroitesse d’esprit immuable qui ne demande qu’à être enfreint. Renoir a probablement pressenti que la seconde guerre mondiale pouvait éclater à tout moment, mettant un terme à la domination aristocratique. Aussi s’est-il senti investi du devoir de montrer une image authentique de cette clique avant la tragédie.

Le recours à la profondeur de champ systématisé par Orson Welles deux ans plus tard dans Citizen Kane doit incontestablement à la règle du jeu. Les balustrades de la Colinière et les travellings subreptices dans les couloirs du manoir patricien ont inspiré ceux de L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais. Le motif en damier du sol renvoie à l’arlequinade à partir de laquelle les protagonistes intriguent entre eux. Coco Chanel est sans surprise à l’origine des costumes dans les deux films. En anticipation sur Antonioni, Renoir cadre ses personnages dans l’agencement architectural du décor pour mieux les piéger; juxtaposant intérieur et extérieur. Ainsi, au début du film, où les invités de la partie de chasse arrivent au château alors qu’un écran de pluie dérobe leurs allées et venues à notre regard.

Les travellings latéraux tirés au cordeau de la battue et du massacre des lapins seront repris dans les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick; la caméra se frayant inexorablement un chemin dans les tranchées de la grande guerre. L’utilisation de ces mouvements d’appareil visionnaires pour l’époque désamorce les dialogues de façon cinématique pour ne garder que les réparties les plus savoureuses parasitées par un bavardage quasi inaudible dans l’arrière-plan. Renoir exhibe toute la théâtralité de l’existence.

Marcel Dalio prolonge son rôle du Juif aristocrate Rosenthal tenu dans la grande illusion en incarnant le hobereau Robert de la Chesnaye fasciné par les jouets mécaniques. Sa fixation dénote d’une aliénation de l’expérience concrète où il tire davantage de plaisir esthétique à l’enregistrement des sons de la nature et refuse d’affronter
l’intrication des relations humaines en usant de faux-fuyants. Les automates qu’il collectionne préfigurent le symbole le plus prégnant de cette société autarcique avec ses pièces à remontoir qui insufflent, l’espace d’un instant, un semblant de vie dans un monde sclérosé et fossilisé. Il est le dernier représentant d’une espèce en voie de disparition qui annonce la faillite des privilèges de classe. C’est lui qui sauvera les apparences en qualifiant la mort de l’aviateur André Jurieu (Roland Toutain) de déplorable accident. Ce dernier est resté indécrottablement sincère dans un monde corrompu et paye de sa personne cet écart de conduite, ce refus de la règle du jeu. La fin est une dérobade, une échappatoire. Combien de temps encore, cette caste corrompue sauvera-t-elle les apparences ?


La règle du jeu est distribuée en version restaurée 4K en salles par les Acacias.

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