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Broken flowers

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Broken Flowers ou le vertige du temps retrouvé Les premiers plans sont éloquents. Ils montrent un visage de l´Occident en trois dimensions : le survêtement, le canapé, le téléviseur. En ce sens, Broken Flowers n´illustre pas seulement la morosité de la vie de Don (Bill Murray), il décrit la crise psychique de toute une civilisation. […]

Broken Flowers ou le vertige du temps retrouvé

Les premiers plans sont éloquents. Ils montrent un visage de l´Occident en trois dimensions : le survêtement, le canapé, le téléviseur. En ce sens, Broken Flowers n´illustre pas seulement la morosité de la vie de Don (Bill Murray), il décrit la crise psychique de toute une civilisation. La notre.

Jarmusch résume habilement la facticité de nos sociétés contemporaines. Il désacralise la vie moderne en ridiculisant les éléments qui la caractérisent. La cybernétique, le téléphone portable, les professions insensées (on se régale de découvrir l’existence d’une arrangeuse de placard ou d’une communicatrice pour animaux), les maisons préfabriquées, la nouvelle cuisine, les avions et leurs sièges inconfortables.

Le cinéaste réduit l´Eros à cette succession d´objets et de valeurs sans substance. Don a eu une sexualité très active durant des années. Avatar d´un Dom Juan lessivé par ses nombreuses conquêtes, l´aventurier est devenu sédentaire. Les ombres ressurgissent cependant un matin. Il reçoit une lettre d´une ancienne maîtresse, qui reste anonyme. Celle-ci lui apprend qu´il est le père d´un jeune homme de 19 ans. L´événement bouleverse la régularité de son quotidien. Le séducteur doit reprendre la route pour découvrir la vérité. Sans conviction. C´est son voisin, Winston (Jeffrey Wright), un détective privé amateur, qui prépare minutieusement ce voyage.

Les indices se multiplient, en même temps que les énigmes. L´enquête, en levant les voiles d´un passé révolu, brouillera toute possibilité de comprendre le présent. Le trouble augmente à mesure que Don retrouve les mères potentielles de ce fils inconnu. La redécouverte d´un visage fané fait ressurgir de sa mémoire un flot d´émotions qui déstabilise son équilibre, déjà précaire.

La dernière visite de Don a lieu dans le cimetière où repose l´une de ses compagnes. Face à ce corps disparu, les larmes remontent à la surface et révèlent le vide causé par l´absence. L´absence de compréhension d´un présent qui se désagrège au contact du passé.
Le cinéma de Jarmusch incarne le mystère. Déjà, Dead Man (1996) racontait, à la fin d´un XIXe siècle fantasmagorique, la quête existentielle de William Blake (Johnny Depp), orchestrée par Nobody (Gary Farmer), l´Indien sans identité. Broken Flowers est en quelque sorte le jumeau de ce film, transposé à notre époque. La construction des séquences, la succession des leitmotive, le cadrage des visages impénétrables des protagonistes, mettent au jour dans chacune de ces oeuvres l´aspect indéchiffrable de l´existence humaine. Les personnages ne parviennent jamais à comprendre leurs actes ou à saisir le sens de leur devenir. Jarmusch fait jaillir l´étranger, ou plutôt l´inconnu, derrière lequel l´individu se dissimule maladroitement. Les deux films illustrent la parfaite antithèse du voyage initiatique. Blake et Don partent de A et n´arrivent jamais à B. Le chemin qu´ils parcourent est une lente déconstruction, durant laquelle ils désapprennent le peu de connaissances de soi acquis auparavant. Aussi, finissent-ils par ne plus se reconnaître, et par se perdre dans les méandres d´une réalité de plus en plus biaisée.

Don n´aurait pas dû quitter son canapé. D´ailleurs, ce fils existe-t-il vraiment, ou est-il un canular inventé par une ex-maîtresse ou par Winston lui-même ? La réponse n´intéressera personne. Jarmush ne tisse pas une intrigue pour la résoudre. Il ne réalise pas de films à suspens, mais des odes sublimes qui célèbrent le caractère improbable de l´humanité actuelle. Broken Flowers, ruines vertigineuses d´un passé retrouvé et d´une civilisation au bord de l’engloutissement.

Titre original : Broken flowers

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Durée : 106 mn


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