Barry Lyndon

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L’Irlande campagnarde du XIXe siècle. Son cadre champêtre, sa nature verdoyante, son goût des bonnes manières et de la patriarchie… Film sur le temps et l’apprentissage, Barry Lyndon s’imprègne du style pictural des années 1800, dans sa noblesse de composition.

Le rêve de devenir un gentleman, de vivre une vie en accord avec ses principes, tel est ce que souhaite Redmond Barry. La mort, la perte de l’innocence, la passivité, la naïveté, la cruauté.

Il deviendra Barry Lyndon après avoir épousé une noble. Le candide irlandais se précipite peu à peu dans les bras de la bourgeoisie et devient un dandy : jeux d’argent, envie de plaire, de séduire et de conquérir. Son beau-fils, Lord Bullingdon, lui voue une haine sans limite. Et se vengera lors d’un duel final en lui brisant la jambe d’une balle. Barry Lyndon se verra retirer ses attributs de noble, puis il sera amputé et condamé à quitter l’Angleterre. Son hubris aura eu raison de lui. La vie se répète dans un éternel recommencement….

L’œuvre de Kubrick est massive. Le style ostentatoire et la lancinance des plans ritualisent tout acte de vie. La lenteur et la parcimonie du découpage plongent inlassablement le film dans un mode opératoire fondé sur la découverte. Chaque action redevient une première fois. Les actions peuvent se répéter, les protagonistes ne sont jamais les mêmes. Les pôles de tensions proviennent des mises en opposition des extrêmes : la jeunesse et l’impétuosité qui se conjuguent face à l’expérience et la maturité ; le maître et son disciple, la vie et la mort, l’intégrité physique et la maladie, la richesse et la pauvreté, la sauvagerie et la lâcheté, le bonheur et le malheur.

La puissance picturale magnifie le film : les confrontations, les amours, les déceptions, les trahisons… Les paysages, le détail des couleurs, les choix des décors naturels semblent influencés par les tableaux du XIXe siècle britannique tels ceux de John Constable. Lorsque Nora et Barry se baladent en forêt, les couleurs jaunes et automnales des feuilles des arbres et de l’herbe, le vert foncé des oripeaux forestiers, le cadre bucolique de la scène tissent un lien ténu avec l’œuvre et la carrière du peintre né à East-Bergholt. Il y a chez le peintre comme chez le cinéaste ce même magma visuel. Barry Lyndon le déchire par des passions brûlantes.

Kubrick manifeste une incroyable rigueur dans l’agencement des personnages, morts ou vifs, lorsque Barry pose dans un fossé son ami Crogan, témoin de son duel avec l’officier anglais. L’immobilité des personnages, la fixité de la caméra et la beauté visuelle du plan momifient le temps et l’action, ôtant au spectateur toute sensation de durée. L’harmonie musicale des créations de Haendel et sa Sarabande ou de Schubert et de son Trio pour piano n°2 participent également à la beauté contemplée du film. L’ensemble est fixe. La mort a accordé une trêve au défilement filmique pour en promouvoir sa matière.

Les gros plans sur un personnage s’accompagnent généralement d’un long zoom arrière pour souligner la puissance ou la solitude d’un personnage. Ainsi, après la mort de Bryan, Barry se retrouve seul sur un pont de son immense demeure et le recul s’opère, laissant le plan se dévoiler dans une perspective inattendue. Le zoom-arrière employé par Kubrick s’apparente à un grand coup de pinceau sur une toile.

Le sentiment de confinement, lors des séquences d’intérieur, s’intensifie grâce aux mouvements des personnages. Le travelling accompagnant le valet austère, lorsque Barry apprend la fugue de son fils, participe au dévoilement et à l’aplatissement de l’espace par sa violente latéralité.

Le cadre de vie, les détails des ornements, la beauté et la richesse de l’architecture et  des intérieurs : la recherche du Beau n’a pas de limite. Voici une fresque éclatante, une musique en parfait accord avec la tradition et les mœurs bourgeois contés dans le film, appuyée par un montage frontal, ritualisé dans ses répétitions, épuré et puissant, bégayant pour mieux insuffler force et caractère. Stanley Kubrick a réalisé une œuvre monumentale et incontournable.

Titre original : Barry Lyndon

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Durée : 117 mn


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