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Adieu Philippine

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Bien que très inconséquent, badin voire burlesque d’abord, « Adieu Philippine » se révèle en fait bien plus riche et profond qu’il n’en a l’air ; un vrai bijou, le premier et peut-être le meilleur film de son auteur.

Les flirts et le yéyé pour oublier (les atrocités)

Cinéaste intrigant et discret, Jacques Rozier a peu tourné. Adieu Philippine, premier de ses cinq longs-métrages, se révèle à son image. Fini en 1961, il ne sort qu’après un an et demi, dans deux salles confidentielles, et ce malgré une critique plus qu’enthousiaste et un adoubement presque automatique de la part « des gens de la Nouvelle Vague ».

A rebours du système, rétif aux contraintes et pas très pragmatique au vu de beaucoup de producteurs, Rozier s’est heurté à de multiples obstacles tout au long de sa carrière, ce qui explique le nombre modeste de ses films. Aujourd’hui, il ne reste connu que d’un public de connaisseurs avertis, mais on peut sincèrement le regretter, tant Adieu Philippine, par exemple, distille un charme fou.
Le style Rozier
Une grâce particulière irrigue ce film libre, tourné avec une équipe réduite et des acteurs non professionnels repérés au hasard par deux photographes. On ne reverra nulle part ailleurs Yveline Céry, qui irradie ici, et dont on se souviendra notamment d’un cha-cha-cha velouté, enivrant et félin, exécuté les yeux dans la caméra. Cette unicité octroie plus de magie encore à cette marquante apparition.
Par la photo caressante de René Mathelin – qui assurera ensuite l’image de plusieurs comédies d’Yves Robert mais aussi de Max et les ferrailleurs de Claude Sautet -, et des travellings tournés à la dérobée et sans autorisation dans une 2CV, Rozier sait sublimer cette jeunesse et ces inconnus plein de fraîcheur et de promesses, dont on nous précise, lors du générique de début, qu’il s’agit de leur « première apparition à l’écran ».
La forte liberté qui émane du film se révèle comiquement à l’opposé des impératifs d’efficacité de la télévision, dont Rozier fait ici une légère satire et dont il montre à quel point elle alimente les fantasmes à cette époque-là.
Sans dialogues pré-écrits, Adieu Philippine laisse une grande part à l’improvisation. Souple, son auteur s’adapte sans cesse à ses comédiens ou non-comédiens, qui passent avant un scénario qui n’a pas toujours l’air d’en être vraiment un.
Le film en acquiert un aspect documentaire, dans la manière dont il montre le travail du personnage de Michel Lambert, assistant à la télévision ; ou dans la façon dont il capte des bribes de vie et saisit l’air du temps. Adieu Philippine témoigne ainsi de la jeunesse des années 1960, qui se confronte aux plus anciens ; il se révèle instructif sur une génération, une mentalité, une manière de parler.
Les personnages parlent ainsi non d’argent mais de « sacs » ; les filles sont des « pépés ». Il s’agit non de manger mais de « becqueter », il est aussi question de « disques terribles », et Michel dit : « ça me fait suer ». Au bar, on commande du Pschitt orange – avant, d’ailleurs, de se raviser.
Jeunesse insouciance et film léger ? 
Une bande-son d’époque très présente, quasiment incessante, rythme en plus le film. Nos jeunes premiers dansent donc le cha-cha-cha, ou le charleston ; et y écoutent des tubes de yéyé, de variété et de jazz. Nulle autre que la chanteuse française d’un groupe yéyé Annie Markhan double d’ailleurs l’italienne Stefania Sabatini. La plupart des morceaux s’avèrent entraînants, synchrones avec un montage volontiers vif par moments, et non avare en coupes brusques ou impromptues. Si Rozier – épaulé de ses monteurs Monique Bonnot, Claude Durand et Marc Pavaux – sait prendre son temps et dilater une séquence à l’envi, il sait aussi faire se succéder des saynètes très rapides, ou passer de Paris à la Corse à la faveur d’une seule petite coupe, et à la suite d’une parole très performative de Michel Lambert, se disputant avec son employeur et voulant partir tout de suite au Club Méditerranée.
Suivant cette jeunesse insouciante tout de même assez désoeuvrée, le film s’attarde aussi sur les badinages et flirts inconséquents entre Michel, Juliette et Liliane – deux jeunes filles pétulantes qu’il rencontre devant « son » studio de télévision au tout début du film. Michel profite alors de son emploi pour se faire passer pour un réalisateur prometteur, et ainsi séduire les deux jeunes filles. Le film suit le trio sur un ton assez guilleret ; les rires et autres taquineries ne manquant pas, à Paris comme en Corse. Les dialogues malicieux ne se font pas rares, comme lorsque Michel cite espièglement « La Guerre des Boutons » de Louis Pergaud en déclarant : « Si j’avais su, j’aurais pas venu. », ou lorsqu’il qualifie les deux filles – qui font vaguement et joyeusement un peu de publicité – de « givrées, complètement azimutées« .
Humour et malice 
Le comique provient aussi du personnage de producteur fauché et fantasque interprété par Vittorio Caprioli, acteur très éprouvé, lui, et ayant réalisé une double carrière française et italienne, ayant joué dans 109 films, notamment dans moult comédies, chez  De Broca, Zidi, Oury, Risi, mais aussi Godard, Rossellini, Bertolucci ou Fellini. Sans aucun moyen et sans jamais payer ses équipes, le producteur dirige ici des publicités grotesques, comme celle déclarant que « même au Pôle Nord, on a besoin d’un réfrigérateur« . Par un coup de théâtre loufoque, on retrouvera ce producteur désargenté et cyclothymique sur l’île de Beauté en compagnie de notre trio ! Le montagne souligne le côté burlesque de ce personnage, comme lorsque un élargissement du plan illustre à quel point ce producteur de pacotille est sans le sou ; la révélation de son bureau plus que minuscule et modique accompagnant son refus d’y recevoir Michel Lambert.
Un autre personnage tient du burlesque : celui du séducteur italien, apparaissant d’on ne sait où pour s’attirer les faveurs de Liliane. Dans une scène de séduction plus que caricaturale, tout s’y trouvera : coucher de soleil, vue idyllique, et même sérénade douceâtre dans la langue d’origine de ce coureur de jupon inattendu.
Ces saillies comiques répétées et cette légèreté d’ensemble rendent le film de Rozier plutôt sucré.
« On dirait deux midinettes, y a quand même des choses plus importantes« 
Cette impression de départ peut cependant se révéler trompeuse. Si  Rozier avait au départ imaginé une comédie musicale intitulée « Embrassez-nous ce soir » centrée sur le trio composé de Michel, Juliette et Liliane, il a mélangé cette ébauche avec le scénario écrit par sa compagne Michèle O’Glor, qui, lui, se concentrait sur les dernières semaines d’un jeune appelé en Algérie.
En raison de la censure, le mot « Algérie » ne pouvait pas être prononcé dans le film. Il est donc suggéré, de temps en temps, par petites touches et sous-entendus, implicitement.
Seul un carton initial indique que nous sommes en 1960 – sixième année de la guerre d’Algérie -, puis survient un personnage, Dédé, revenu de la guerre d’Algérie, qui reste taciturne et n’en dit « rien » lors d’un repas chez la famille de Michel. On parle lors de ce repas d’une voiture trop chère, de la lune et des chinois pêle-mêle, mais sur l’Algérie, pas un mot. La guerre fait l’objet d’un tabou têtu, et on préfère inciter les jeunes à danser et consommer sans trop réfléchir surtout – le film, finalement, sans en avoir l’air, en dit long.
« Je viens de recevoir ma feuille » expédie sinon Michel aux deux jeunes filles qui l’accompagnent. Très fugacement, insidieusement presque, le départ de Michel pour la guerre d’Algérie s’approche et devient de plus en plus imminent. Évidemment, « Adieu Philippine » en acquiert une toute autre couleur. La sucrerie se charge tout à coup d’amertume ; et on peut en effet, si on regarde bien, surprendre un peu de tristesse, brièvement, à l’occasion d’un regard, d’une expression ou d’une inflexion de voix.
Tandis que le départ s’approche, la bande-son devient d’ailleurs plus mélancolique, voire déchirante. On retiendra la belle rengaine de la chanteuse corse Maguy Zanni, ainsi que que le chant du sud de la Corse évoquant le départ au régiment, « U lio di roccapina », tandis que Juliette et Liliane courent en agitant leur mouchoir pour dire au revoir – ou adieu – à Michel.

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