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Actrices

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Remarquable par sa précision sans détours, et dérangeant par ses méandres de sombre angoisse.

Le dernier film de Valeria Bruni Tedeschi est une œuvre tragi-comique, une œuvre qui décrit l’angoisse humaine, en l’occurrence celle d’une comédienne d’une quarantaine d’années, avec une maîtrise plutôt remarquable.

Torturé, Actrices l’est. Moins dans sa forme, plutôt convenue, que dans le portrait de cette Marcelline à bout de nerfs, au milieu de sa vie de comédienne et de femme, hésitant perpétuellement entre la fuite, le changement de direction, ou le prolongement d’un célibat nourri d’angoisses.

Car, coincée entre sa mère et sa tante, entre le personnage de Nathalia Petrovna qu’elle interprète sur scène, au Théâtre des Amandiers, et sa solitude de « vieille petite enfant », sans compagnon, Marcelline est debout, tremblante, devant un gouffre.

Véritable paquet de nerfs, secoué d’émotions, le personnage interprété par Valeria Bruni Tedeschi ne se contente pas de prononcer ses phrases dans un frisson aigu à peine audible, avec une maladresse héritée sans doute de l’hystérie toute féminine, il se heurte à chacun de tous ceux qui l’entourent. Blessée par la franchise de sa mère, par le mépris d’un metteur en scène au narcissisme pathologique (Mathieu Amalric, formidable d’ambivalence, menant son personnage du ridicule à la profondeur et à la complexité), menacée par la jalousie d’une assistante torturée (Noémie Lvovsky, co-scénariste), par une gynécologue qui la rappelle à son célibat stérile, Marcelline n’est souvent plus qu’un minuscule point dans le champ de la caméra, perdue au milieu d’un jardin, d’une rue ou d’une scène de théâtre.

Valeria Bruni Tedeschi filme le réveil douloureux, au milieu du chemin de la vie, d’une femme ahurie, les larmes au bord des yeux, à nu. Comme dans un cauchemar enfantin, Marcelline se retrouve en pyjama dans la cour de l’école : ses gestes renversent vases fragiles, tabous et gêne pudique, et le rire provoqué résonne d’une façon particulière, à mi-chemin entre honte et soulagement. Car Actrices est un portrait tragi-comique, un portrait à la frontière entre le désespoir et le rire de là où ça fait mal, là où d’habitude on n’ose pas trop regarder, par peur de se reconnaître dans toute sa misère humaine. Portrait de ces moments troublés et troublants durant lesquels chacun se perd parfois, dans une quête hallucinée de son identité, le film décrit le tardif passage à la maturité de cette femme réellement humaine dans ses multiples peurs et dans sa perte de repères. Rire de ses errements, parfois ridicules (le rêve raconté à sa gynécologue, la robe violette de la costumière qu’elle ne veut pas porter, son arrivée à la piscine le mercredi jour des enfants, sa méprise au sujet de l’enfant de l’assistante Nathalie…), c’est rire de la misère et du ridicule proprement humains. Et c’est salvateur.

Méprise sur son identité propre qu’elle ne trouve pas, donc, mais également méprise sur ceux qu’elle croise. Du jeune premier qui ne parvient pas à lui faire comprendre qu’il l’aime, à l’assistante Nathalie qui la jalouse tandis que Marcelline lui envie son enfant, en passant par un metteur en scène colérique mais fier d’elle, la vieille petite fille se perd elle-même dans un une immense ellipse, un vertige continu.

Il y a presque autant de délicieuses trouvailles que de ratés torturés, dans le dernier film de l’actrice-réalisatrice Valeria Bruni Tedeschi. De l’absurdité réjouissante, dans ce long plan des comédiens faisant marcher leurs personnages sur la grande scène du gris et monotone théâtre des amandiers, dans la séquence troublante du dîner à l’ambiance tendue des comédiens, et dans la scène nocturne entre la mère et la fille.

Et quelque chose de profondément, de nerveusement agaçant dans les fous rires glacés de cette Marcelline prête à exploser à tout instant, tendue à l’extrême lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle s’apprêtait à adopter l’enfant d’une autre, de sa rivale Nathalie. Un trouble qui naît d’une œuvre pétrie d’angoisse et d’une lumière crue sans pitié, presque floue tant y sont rares les zones dépourvue de toute déviance du regard et de l’esprit. Plongée franche dans les zones nébuleuses de la création artistique, Actrices est à la fois remarquable par sa précision sans détours, et dérangeant par ses méandres de sombre angoisse.

Titre original : Actrices

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Durée : 107 mn


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