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Voyage au bout de l’enfer (Michael Cimino, 1978)

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Ressortie en version restaurée du film fleuve de Michael Cimino, chorégraphie somptueuse dans laquelle on cherche à comprendre s’il est possible de fuir le hasard meurtrier du conflit.

Existe-il une tragédie musicale ? Peut-être pas, le terme pourrait même faire sourire ; cependant Cimino essaye de l’inventer. L’aspect tragique du film est assez évident : un triangle amoureux, des personnages emblématiques face à leur destin et à celui d’un pays, la Mort qui se cache derrière chacun de leurs gestes. Pourquoi musicale ? Parce que dans ce film fleuve de trois heures, qui touche à la guerre, l’amour, la loyauté, l’Amérique, ce qui régit l’ensemble et unit ces matériaux divers est un sens inouï et singulier du rythme, à la fois visuel et sonore. Plutôt qu’une fresque, comme il a souvent été défini, une énorme chorégraphie.

Esthétisme et abstraction : de la guerre du Vietnam à la Guerre tout court

Cimino est un cinéaste calligraphe, plus classique qu’il ne voudrait le paraître. Ce qui saute aux yeux, en ne voyant qu’un extrait quelconque du film, est l’absolue précision avec laquelle chaque plan est millimétré. Un cadrage si parfait qu’il en serait presque excessif, un peu maniéré, élégant à en être gênant. La largeur du cinémascope devient une surface sur laquelle disposer les éléments, les couleurs, les lumières, soignant les bords comme le centre, jusqu’au moindre recoin. Très tôt dans le film, pendant la fête nuptiale de Steve et Angela, une banderole plane au dessus des invités qui dansent : « serving God and country proudly ». Avec sarcasme, Cimino confie son commentaire amer sur le destin des personnages à un élément au bord du cadre. Véritable maniaque du détail, le cinéaste fait construire ses décors s’il ne trouve pas les bons, attends la lumière souhaitée pendant des heures, ne laisse rien échapper à son contrôle.

Et c’est bien en faisant attention aux détails qu’on peut saisir le film dans toute sa portée. Dans un découpage transparent et fluide, la caméra danse parmi les personnages, jusqu’au moment où un plan, soudain, émerge. Seul, il donne tout son sens à la scène, ouvre le champ à tous les possibles : une tache de mauvais sort sur l’habit de noces d’Angela, des yeux qui s’emplissent de larmes, un sourire au coin de la bouche, une phrase à peine prononcée : « I love you ». De la finesse dans la mise en scène, qui traduit évidemment une pensée fine sur la guerre.

 

 
 

Il ne faut pas chercher ici la réalité de la guerre, les faits, le reportage, une prétendue objectivité ou une volonté documentaire. Il s’agit d’une mise en scène de la guerre, comme le suggère l’attention portée au cadre, à la photographie, et l’abondance de musique. Justement par son aspect fictif, le film dépasse le témoignage sur la guerre du Vietnam, pour penser la guerre tout court. Serge Daney, lors du passage du film à Berlin, avait déjà deviné la valeur d’exemple liée à ce film, qui aujourd’hui ne peut pas passer inaperçue : « faisons un film contre la Guerre, par exemple la guerre du Vietnam ; la guerre est atroce, on torture, par exemple les nord-vietnamiens torturent ; mais dans la guerre il y aussi du courage, par exemple le personnage du chasseur de daim (Robert de Niro) » (1) .


La guerre dans les yeux du peuple d’Amérique

Mais malgré le côté exemplaire des personnages et des gestes, le film ne tombe jamais dans le didactisme bête et pédant : sur la guerre du Vietnam, ses raisons, ses enjeux politiques, stratégiques ou militaires, on n’en sait jamais plus que les personnages. Peu importe, le film n’est pas un cours de géo-politique : la guerre est là, tout simplement, et il faut y aller. Les ouvriers de Pennsylvanie font de bonnes recrues : telles sont les décisions qu’on a prises ailleurs, au gouvernement ou au Pentagone : des lieux  si éloignés de cette réalité pauvre et provinciale qu’il resteront constamment hors champ. La guerre est depuis toujours un fait extérieur aux volontés et aux pouvoirs des classes populaires, et le choix de Cimino, singulier, est d’adopter leur point de vue sur les choses. 

Le film s’ouvre sur de somptueux mouvements de caméra parmi les feux et les étincelles de l’usine sidérurgique, séduisante et mystérieuse comme un décor de science fiction et en même temps violente et rude, présage tangible de la guerre, chaleur et feu. Michael (Robert De Niro), Nick (Cristopher Walken) et leurs amis bavardent en sortant de l’usine, qui restera l’arrière plan constant et encombrant de presque toutes les scènes tournées dans la petite ville de Clairton, pauvre et triste. Parmi les voitures garées, les ouvriers avancent en ligne, compacts, dans une posture qui fait d’eux des figures emblématiques du prolétaire du XXème siècle. Pour eux, la guerre, plutôt qu’une décision prise par un gouvernement à un moment donné pour des raisons X ou Y, semble être une fatalité qu’un dieu indien se charge d’annoncer par l’apparition quasi mystique des faux soleils. Un hasard contre lequel on ne peut pas grand-chose, sinon chercher à s’en sortir.
 

Est-ce là de la résignation ? Il n’y a aucun jugement dans le film par rapport à cette acceptation passive des événements, choix d’ailleurs respectueux et crédible vis-à-vis des proscrits : ce n’était sans doute pas facile d’échapper au service. Mais il est quand même significatif de noter l’absence quasi-totale de tout mouvement contestataire, de toute manifestation hippie, de toute révolte : aléas de l’histoire du cinéma, The deer hunter est quasiment contemporain de Hair (1979), la comédie musicale de Milos Forman qui met au centre de ses interrogations la possibilité de la désertion comme refus de la guerre. Il reste toutefois vrai, que pour la majorité des jeunes partis au service en Vietnam, la guerre fut une obligation, d’ailleurs imprévisible et, dans la plupart des cas, incompréhensible.

 

 
La roulette russe devient alors la meilleure métonymie possible pour se représenter la guerre : un hasard meurtrier et irrationnel, où gagner équivaut à survivre. Autant y jouer avec trois balles: soit on meurt tous, soit on survit, et on aura assez de projectiles pour tuer l’ennemi. En 1978, la guerre est définitivement dépourvue d’explications et rendue à sa cruauté. Il y a dans cette exposition de la souffrance, dans l’étirement des plans et la tension produite par le pistolet contre les tempes, une volonté de faire partager la douleur, et penser la bêtise de cette guerre. On ne peut pas, ou plus, se soutenir d’une cause à défendre, d’une raison valable, d’une justification quelconque. Pourquoi est-on là ? Personne ne le sait, la guerre nous a pris, personnages et spectateurs, à l’improviste. La veille du départ des « gars », un copain joue du piano dans un bar, l’intensité augmente, les notes se font graves et sont remplacées par le bruit off d’un hélicoptère. La coupe franche nous amène directement au Vietnam. La première chose qu’on voit, la mort : le corps de Michael allongé dans un champ (ce n’est pas vrai, mais on y croit pendant une seconde), une jeune mère vietnamienne en larmes avec son bébé dans les bras, des explosions saturent le cadre de flammes.
Toutefois, de cette guerre, comme le répète sans cesse Mike, il faut revenir : retourner au Pays, à l’Amérique, femme charmante et douce, aux traits de Meryl Streep, dont la beauté lavée et pure, reste intacte bien qu’elle soit contrainte à travailler dans un supermarché misérable.
Il y a, dans The deer hunter, un attachement proprement instinctif et obstiné à sa terre, malgré tout. Rien à voir avec du patriotisme, ce n’est pas tant vers le « country » – le pays – (dont le drapeau flotte sur les cadavres renvoyés à la maison) que l’on veut revenir, mais au « land » -la terre de naissance.
Un attachement qu’on devine, dans l’esprit amical et accueillant des amis, et plus encore dans la splendeur des montagnes, glorifiées par la mise en scène qui les transforme en un décor idyllique, quasiment de carte postale. Une échappée du monde, l’éternel rêve américain de solitude, de Nature sauvage, de liberté, dans lequel on mime une chasse, on rejoue un conflit, sans conséquences, comme dans une sorte de scène théâtrale, grandeur nature. A la fin de la pièce, on s’aperçoit qu’on ne peut plus tirer. Mais « God bless America », malgré tout : on ne le crie pas, on le murmure, la voix cassée, lors de funérailles, dans un plan fixe glaçant qui réunit les survivants. Malgré le constat d’échec cuisant, on essaye de réunir ceux qui restent et de reconstruire un pays sur les débris que le Vietnam a laissés.  

(1) Serge Daney, « Repli américain », Cahiers du cinema n°299, p.54.

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