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Une famille brésilienne

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Lorsque l´on s´attarde sur le titre français << Une Famille Brésilienne >>, on se dit qu´inévitablement, l´intrigue va tourner autour du football, de la religion et de jolies filles en bikinis sur les plages paradisiaques du pays. Force est de constater que, comme dans « Terre lointaine », le football et la religion occupent des places particulières dans l´univers de Walter Salles. Mais de filles en bikini il n´y a point.

Cleuza, enceinte jusqu’aux dents, tentent de maintenir un certain équilibre au sein de sa fratrie testostéronée. Traversant la ville pour s’occuper de l’intérieur cosy d’une riche famille brésilienne, elle retrouve tous les soirs sa morne réalité, qui contraste avec l’opulence de son employeur. Mais son amour du football et de ses fils est assez fort pour balayer tout questionnement parasitaire. Ses quatre enfants, nés de pères différents, sont les fils perdus et apeurés du Brésil contemporain. Quatre enfants à la recherche d’eux-mêmes, égarés dans un espace urbain qui ne manque pas de déchiqueter les plus fragiles. 

Dario (Vinicius De Oliveira) tente de percer dans le football à un âge, 17 ans, déjà canonique pour les instances de sélection. Comme si le sport pouvait être une échappatoire à la misère quotidienne, dans un pays qui a élevé le football au rang de pratique divine et mythique. Sa quête apparaît, tour à tour, désespérée, égoïste ou lâche, mais elle constitue son ultime espoir, celui qui raccroche à des rêves et fait avancer. Dênis (Joao Baldasserini), l’aîné, n’est pas forcément le parangon du grand frère exemplaire. Père d’un enfant en bas-âge et coursier, il enfourche sa moto et écume à toute vitesse les routes de Sao Paulo autant qu’il fuit ses propres responsabilités. Dans un pays historiquement sensible aux discours religieux, Dinho (José Geraldo Rodrigues) se recueille et communie au sein d’une église évangéliste. Alors que le désenchantement ambiant continue son œuvre, les gens ne se raccrochent plus à quelques textes bibliques et transcendantaux, mais bien aux valeurs du capitalisme galopant. La religion n’est plus une pratique «refuge» et se cherche une nouvelle raison d’être, en provoquant bassement des miracles. La foi cède elle aussi aux sirènes du sensationnalisme dans un pays qui, dorénavant, ne voit plus dans ses rituels que les vestiges du passé. Reginaldo (Kaique De Jesus Santos), le petit dernier, insupportable et roublard, qui manie aussi bien la grossièreté que les volants d’autobus, est en quête de ses origines et d’un père sur lequel sa mère refuse toute évocation.

Chacun s’accommode à son sort. Aucune plainte, juste le poids insupportable de la fatalité qui se manifeste sur le visage, austère et dur, de Cleuza (Sandra Corveloni, prix d’interprétation féminine à Cannes en 2008), seulement atténué par l’amour maternel qui dégouline de chacun de ses gestes ou à chaque attention. Et si finalement tous semblent trouver le salut et la rédemption, ces nouvelles naissances ne seront sûrement pas exemptes de difficultés et d’actes de conscience.

  

Encore une fois, le grand absent dans le cinéma de Walter Salles est le père qui, pourtant, retrouve puissamment droit de cité dans la recherche désespérée et maladroite de Reginaldo. Alors, que ce soit sur les terrains de football secs et poussiéreux de la ville, sur le tarmac dangereux des rues de Sao Paulo, sur les coussins éventrés des bus de la mégalopole, dans les églises évangélistes désertés ou dans un appartement cosy de l’intelligentsia locale, c’est bien le cœur de ce Brésil, en phase de mutation et greffé au courant moderniste, qui respire.

Dans un film pourtant contemplatif, Walter Salles et Daniela Thomas proposent une dissection de ce pays qui semble encore en gestation. Une terre de contrastes qui s’est engagée dans une course furieuse à l’industrialisation et à la modernité. Les coursiers qui lacèrent ses réseaux de communication symbolisent l’entrée du pays dans la modernité et cette quête déchaînée d’une célérité accrue. Toujours plus vite, toujours plus haut et gare à ceux qui s’attarderaient en chemin. L’espace urbain reprend alors son dû, consacre sa primauté et sa violence larvée dans des panoramas industriels qui crachotent la souffrance du plus grand nombre.

Le réalisateur et son acolyte font presque preuve de naturalisme dans cette chirurgie urbaine à cœur ouvert, et brossent le portrait misérabiliste d’une famille brésilienne type du XXIe siècle, mais sans jamais tomber dans le pathos larmoyant. Walter Salles participe à la tendance actuelle en recrutant des acteurs non professionnels, et en lorgnant sur un jeu plus viscéral et moins guindé. Il s’entoure aussi d’une équipe jeune et novice pour préserver des lambeaux de passion, un souffle de vie qui balaie cette réalisation et se ressent à chaque plan. Si les thèmes abordés obéissent aux conventions du genre, il n’en demeure pas moins que l’ensemble ne manque pas de crédibilité dans ce Brésil contemporain polymorphe qui cadre, avec une certaine beauté, la solitude et la tristesse d’âmes esseulées.

Alors on se dit aussi que les traducteurs français ont été bien peu inspirés en traduisant « Linha de passe » par « Une famille brésilienne », tronquant le nouveau titre de sa dimension solidaire. « Linha de passe » est un terme footballistique qui traduit la cohésion et l’union d’une équipe, qui fait tourner le ballon sans que la formation adverse ne la touche. Solidaire dans le malheur, mais aussi dans l’espoir.

Titre original : Linha de Passe

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Durée : 108 mn


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