Un Lac

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C’est un cinéaste iconoclaste, mystérieux et génial. Son dernier film est une bouffée d’air dans un cinéma français de plus en plus fuyant. Grandrieux revient avec « Un Lac » et c’est tout simplement magnifique !

Du bois. Quelques arbres pourfendent une immense clairière sombre et illuminée à la fois. Oui, cela peut exister, surtout si l’on y croit. Et le cinéma, dans tout cela, sert à nous préserver des folies du quotidien. Cette configuration sociétale nous pénalise, nous handicape et nous fait rejeter parfois le beau et le sublime qui se terrent dans la simplicité des choses proches. Levez la tête et observer le ciel sans dire un mot. Contempler, tout simplement ! Difficile de le faire tant le temps devient un fardeau. Rien de plus beau que prendre son temps pour apprécier les choses intelligentes et donc majestueuses.

Un Lac, dernier film de Philippe Grandrieux. Beau titre. Simple, dépouillé et légèrement brut. Bel élan de générosité de la part d’un cinéaste qui a toujours respecté son public, ou d’un spectateur pris au hasard qui se familiariserait pour la première fois avec les images instantanées d’une pureté en mouvement. Sombre d’abord. Puis La Vie nouvelle. Et enfin, Un Lac. Spécificité biblique ? Il y a un peu de mystique et de religion dans cette trilogie existentielle, un côté ahurissant qui donne un résultat toujours aussi saisissant de frayeur et d’extase. Un lac ne déroge pas à la règle.

 
     
 
5 personnages. Un paysage enneigé. Un trou perdu dans un coin montagneux dont la géolocalisation nous sera toujours inconnue. Au bout de quelques minutes, on se fiche de ces données narratives et on attrape au vol la proposition de cinéma de Grandrieux : plongeons dans ce tourbillon d’émotion sans nous poser trop de questions. La logique chez cet homme est aussi transparente qu’un scénario lynchien. Point de fluidité, juste des instantanés qui nous interpellent, nous déboussolent, nous interrogent pour finalement nous apprivoiser. Là se trouve la clé du cinéma décomplexé de Grandrieux, dans notre capacité à toujours dépasser les conventions de la pensée. Il faut savoir faire des concessions pour apprécier une œuvre intelligente, sortir de son carcan narratif et cinématographique habituel pour mieux donner la chance aux images qui respirent le mal et la candeur. Tout Un lac est une ode au merveilleux, à ce raffinement qui mêle lyrisme, brutalité, érotisme léger et regards fuyants. Grandrieux filme comme si sa vie en dépendait, préférant se focaliser sur des arbres brinquebalants, sur le flou d’un paysage mal léché et surtout sur le corps de ses immenses acteurs tous malades d’être des survivants de l’infini. 
 
Un Lac parle de tout sans pour autant faire de choix. Progressivement, quelques pistes, quelques indices s’offrent à nous tel un savoir qui se distillerait, de peur d’approcher de trop près l’horizon d’Icare. Un jeune homme, fils maudit de Dame Nature, épileptique, vit sa vie de trappeur bohème. Une relation ambiguë avec une sœur belle et brune, une mère aveugle et un père absent. Microcosme fuyant. Puis un étranger surgit…et tout doit recommencer de zéro.

Les plans sont courts, le montage est la source qui jaillit de plusieurs orifices, de plusieurs raisons, transperçant nos sens les plus fous. Grandrieux n’est pas là pour nous dorloter, nous bercer, juste pour nous bousculer et nous faire sentir l’art comme un divertissement utile. Monter un film comme Un Lac est une véritable expérience qui réveille et dépoussière bon nombre de stéréotypes (mise en scène et narration) omniprésents dans le cinéma français. Voir un film de Grandrieux, c’est se voir dans un miroir… et s’aimer !

 
     

Titre original : Un Lac

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