This is not a love story

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Un film drôle et touchant sur la force de l’amitié et l’amour du cinéma.

Greg est en terminale. Greg est cinéphile, parce que son père l’a très tôt initié aux Truffaut, Kurosawa et Herzog, mais aussi parce que le cinéma est une activité solitaire. Car depuis l’enfance, Greg évite méthodiquement tout engagement affectif, se limite aux interactions sociales les plus superficielles et réussit ainsi l’exploit d’être arrivé à l’âge de 18 ans, toléré de tous, mais ami de personne. Même pas de Earl, qu’il connaît depuis l’enfance mais qu’il qualifie toujours de « collègue » avec qui il réalise des films suédés, parodies de classiques de l’histoire du cinéma. Alors, quand sa mère lui demande de rendre visite à une ancienne camarade de maternelle atteinte de leucémie, autant dire que Greg témoigne d’une joie débordante et d’une empathie dignes de Mère Teresa. Il est évidemment incapable d’apporter un quelconque réconfort à Rachel, dont, cela tombe bien, elle ne veut pas. Refusant tout deux le misérabilisme et l’hypocrisie, Greg et Rachel vont contre toute attente devenir amis.

Cette année, le Grand Prix du Jury et Prix du Public au festival de Sundance a récompensé l’adaptation cinématographique d’un roman pour adolescents (Me, Earl and the dying girl, de Jesse Andrews). C’est à ce moment précis que les préjugés ont débarqué au galop : quoi? un teen movie récompensé par le « rendez-vous incontournable du cinéma indépendant international » (dixit plusieurs sites internet) ? Deux adolescents amoureux du cinéma d’auteur, une fille atteinte d’une maladie mortelle (cf le titre anglais), la perspective d’une histoire d’amour en stade terminal (cf le titre « français ») : sur le papier le projet a, en effet, tout ce qu’il faut pour coller la chair de poule à n’importe quel spectateur. Une appréhension rationnelle, basée sur des précédents qui avaient pour noms Nos étoiles contraires (Josh Boone, 2014) ou Si je reste (R.J. Cutler 2014), sans oublier la guimauve originelle qu’était Love Story (Arthur Hiller, 1970).

C’était sans compter la présence d’Alfonso Gomez-Rejon à la réalisation. Ceux qui ont vu son premier film, The town that dreaded sundown (film d’horreur d’une grande qualité plastique), s’étonneront du scénario de son nouvel opus, et ceux qui ne l’ont pas vu s’étonneront de la qualité de cet opus au vu de son scénario. Dans tous les cas, This is not a love story est une surprise, et qui plus est, très agréable tant le film parvient finalement à enjamber, contourner, feinter tous les pièges inhérents aux films indés et aux comédies romantiques pour adolescents. Aucune niaiserie, aucun bon sentiment en vue et les larmes qu’il peut parfois déclencher sont méritées et non recherchées à n’importe quel prix. Cela vient en grande partie de la qualité des dialogues, drôles et intelligents, de la caractérisation des personnages qui existent en dehors des clichés lycéens mais aussi de la photo du chef opérateur coréen Chung-hoon Chung (qui avait notamment travaillé sur Stocker). Cette dernière année de lycée, qui est aussi la première et la dernière d’une même amitié, se déroule dans une lumière d’été indien, quel que soit le passage des jours, des semaines et des mois, comme si l’automne était naturellement la saison mentale de l’adolescence. Celle de la fin des grandes vacances qu’était l’enfance et le moment pour Greg de passer enfin à autre chose.

This is not a love story porte mal son nom. Il n’y est pas question de romance, mais l’histoire d’amitié qu’il raconte a la force d’une histoire d’amour, si ce n’est même plus puisqu’elle donne à Greg le courage de montrer qui il est. Incapable de communiquer autrement que par l’ironie et le second degré, Greg trouvera un répondant inattendu chez Rachel qui le poussera à sortir de sa victimisation et surtout de son égoïsme revendiqué comme un mode de vie (ou plutôt comme un instinct de survie). Pour elle, par le court métrage qu’il finira pas lui offrir, il parviendra à se libérer pendant quelques minutes du pastiche et du détachement apparent pour entrer dans l’abstraction de la sensation pure et des sentiments. Et le film a l’honnêteté de ne pas nous faire croire que grandir et s’attacher à des gens est toujours une source de joies infinies, exempte de déceptions et de tristesse.
Il n’y est toujours pas question de romance mais tout de même, aussi, d’une déclaration d’amour envers le cinéma et la créativité sous toutes ses formes. Qui peut dédramatiser, qui peut faire rire, qui peut mettre en images ce que nous ne pouvons pas dire en mots et qui peut nous apprendre des choses sur les personnes disparues même après qu’elles ne sont plus là.

Titre original : Me and Earl and The Dying Girl

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Durée : 106 mn


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