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The Big Lebowski (1998)

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Au premier comme au deuxième degré, le 7e ouvrage des frères Coen est un petit chef d’oeuvre de jubilation. Dynamitant gentiment les fondements du cinéma hollywoodien…

D’abord il y la jubilation. Primaire, irrésistible, irrépressible face à la décontraction assumée de ce vieil ado pacifiste qu’est Lebowski. Le nectar du anti-héros, dans ce 7e art qui pourtant en regorge ! Les cheveux longs, le tee-shirt mou, le bermudas aléatoire, "the Dude", puisqu’il revendique ce surnom à longueur de film, est une sorte de précipité de la glande californienne, telle que les bienheureuses "sixties" l’ont formalisée à jamais. Il fume de l’herbe, tête son verre de vodka-lait toute la sainte journée et passe son temps au bowling, avachi dans son décompte de points incertains. Ses deux meilleurs potes, l’un sanguin, l’autre effacé, sont à peu près aussi inadaptés au monde que lui, pieds nickelés savoureux et absurdes : et l’on pourrait se passer en boucles leurs dialogues dérisoires, leurs embrouilles hilarantes, leurs décalages absolument enfantins. Eux, c’est nous : en pire, donc en mieux.


 

Ensuite, très vite, mais de façon secondaire, une autre petite joie délicieuse se manifeste. Moins exubérante, plus… acide sans doute (sans mauvais jeu de mots) : ce film débonnaire, tellement "à la cool", ne ressemble-t-il pas à s’y méprendre à une entreprise de démolition des mythes hollywoodiens ? De la décontraction à la déconstruction : on reconnaît bien là la fameuse "patte Coen" (The Big Lebowski est leur 7e ouvrage). Et c’est d’autant plus drôle qu’ils multiplient les clins d’œil à l’adresse du spectateur, offrant, mine de rien, une épatante séance de distanciation à qui veut bien la voir et l’entendre (on reste sur le mode joueur, toujours). De l’ouverture du film – musique façon western, voix off caverneuse – à sa fausse résolution (un gag "mortel" avec une urne, et des personnages qui n’ont pas bougé d’un iota, en dépit de moult péripéties), c’est peu dire que les deux frangins dynamitent les fondements du cinoche américain. Ceux-là même qui, aujourd’hui comme hier, alimentent la fierté (et l’impérialisme) de cette nation "suprême".

Des exemples ? Ils fourmillent ! D’abord, tout simplement, le lieu choisi pour accueillir leur histoire en forme de grenade dégoupillée : Los Angeles, capitale de cette industrie dédiée au rêve, au mensonge, au simulacre… Ensuite, ce choix d’un raté sympathique en guise de personnage principal. L’envers du mythe, pour le moins, la face B du disque, évacuant résolument, continûment, la notion de réussite, le refrain du succès. Pire : non seulement Lebowski est un loser, mais les frères Coen ne l’autorisent même pas à être "magnifique". Entendez à avoir une prise quelconque sur son histoire… Quand il veut parler, s’expliquer, il bafouille. Quand il s’embarque dans cette espèce de chasse à l’homme (enfin, à la femme), c’est contraint et forcé. Il subit bien plus qu’il n’inspire et ne décide. Et d’ailleurs, son pote Walter, qui l’accompagne dans cette pauvre enquête, est parfaitement inutile, inopérant, voire embarrassant (Jeff Bridges et John Goodman sont tout bonnement géniaux). A l’encontre, donc, des codes narratifs usuels du film hollywoodien.

"Culte"

Quel genre, d’ailleurs ? Le western (avec ce narrateur intermittent et narquois, effectivement habillé en cow-boy) ? Le film noir (The Big Lebowski renvoyant, évidemment, au Big sleep de Chandler et Hawks) ? Les deux, mon général (le vieillard milliardaire du livre de Chandler l’étant, d’ailleurs, général…) ! Puisque, précisément, ce sont ces deux genres, ces deux piliers, qui ont fixé l’identité du cinéma de l’oncle Sam, agitant pour l’un comme pour l’autre la question de la vérité (à travers celle du bien et du mal), mais encore celle de la réussite (la conquête, le triomphe) et du retour à l’ordre (l’enquête, la résolution de l’énigme in fine). Joel et Ethan Coen, cinéphiles accomplis, se font donc un plaisir de désamorcer gentiment tout ça, par le biais de leurs personnages loufoques comme par celui de leur dramaturgie aux petits oignons (la méprise sur Lebowski est démasquée d’emblée, par exemple, donc pas de suspense).

Et ça marche, au premier comme au second degré ! La raison pour laquelle ces deux cinéastes sont parmi les plus forts aujourd’hui, alors qu’ils s’inscrivent dans l’art de la contrebande, du regard en biais ? Leur critique reste toujours accessible. Et leur sens de la dérision ne s’abîme jamais dans le cynisme. Ils proposent (une réflexion) et leurs spectateurs disposent, sinon de réponses en tout cas de questions. Surtout – singulièrement dans ce long métrage devenu "culte" – cette paire complice amuse sur plusieurs niveaux, sans que jamais l’on ne se sente exclus. Est-ce absolument indispensable de reconnaître, à travers "Autobahn", le nom du groupe des nihilistes du film, celui d’un album de Kraftwerk ? Non, et en même temps, cette madeleine à peu près inutile, conforte l’idée que l’ensemble est fou et transgressif. Idem pour la version "Gipsy Kings" du tube "Hotel California"… Oui, décidément, The Big Lebowski est un petit chef d’œuvre de jubilation. Avec effets immédiat et retard, et c’est pour ça, aussi, que c’est si bon !

Titre original : The Big Lebowski

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Durée : 117 mn


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