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Simple Men (1992)

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La quête du père par deux frères les mène à l’amour. Hal Hartley se balade entre romance, western et film d’apprentissage avec l’aisance d’un formaliste visuel et sonore plein de charmes.

"There’s no such thing as adventure. There’s no such thing as romance. There’s only trouble and desire."

Cette réplique de Simple Men est un hommage à Fritz Lang, la phrase vient de son Docteur Mabuse (1922). Ajoutons à cela de nombreuses autres références, des phrases empruntant directement des paroles de chansons (« Be good to her, and she’ll be good to you »), cette diction nonchalante des répliques les plus dramatiques, et la beauté qui se dégage de l’ensemble, et vous goûtez le sel d’une partie de l’œuvre de Hal Hartley. Pour comprendre le charme atypique qui se dégage encore aujourd’hui de Simple Men, il faut donc saisir le pourquoi de ses dialogues.

Cette même année 1992, où Simple Men arrive discrètement sur les écrans français, le film qui crée l’enthousiasme chez une horde de fans est Reservoir Dogs. Tarantino s’assure avec ce premier d’une longue série d’objets postmodernes dont chaque mot et référence vont être décryptés pendant les décennies qui suivront son statut de réalisateur « geek and cool ». La longue introduction de sept minutes du film, où les comparses discutent de leur interprétation de Like a Virgin de Madonna est a jamais gravée dans les mémoires cinéphiles. Il y a à l’exacte moitié du troisième long métrage de Hal Harthley une scène a peu près identique. Impossible de savoir si le cinéaste fait un clin d’œil ou non à Tarantino, tant les deux films sont contemporains (à quelques mois près).

 

 
Lors d’une soirée arrosée les cinq personnages présents autour d’une table discutent de la libération du corps féminin par le star System, dont Madonna est l’emblème. Si chez Tarantino les arguments avancés par le personnages sont des opinions crédibles et ludiques chargées de mettre en abîme des questions de pop culture, une discussion dans un film de Hal Hartley se résume souvent à un ping-pong verbal. Les phrases débitées par les personnages sont des formules, qui semblent lancées au hasard, sans souci de répondre à la question posée précédemment, où le sens général importe moins que la réunion des solitudes. La caméra ne tourne pas comme dans Reservoir Dogs autour de la table, créant une dynamique de groupe, elle isole chaque acteur, passant de l’un à l’autre au rythme des phrases qui tombent, énoncées sans réelle conviction. La parole n’est pas dans Simple Men un outil de communication, mais plutôt celui d’une caractérisation, d’un état d’âme ou d’une référence stylistique. En cela, on peut pointer un léger rapprochement avec Tarantino, pour qui le langage est porteur de signes distinctifs, de traces post-modernes, de références culturelles souterraines ou non. Cette discussion par exemple semble importante pour un personnage féminin, mais les autres se contentent d’y participer, parce que la convention voudrait qu’on discute entre adultes à un moment ou a un autre d’une soirée.

Les dialogues, nombreux et primordiaux dans Simple Men possèdent une inflexion très particulière. Lors de la première séquence du film où Bill, un braqueur, se retrouve doublé par sa copine et son ancien complice, qui l’abandonnent après l’avoir volé, les échanges verbaux renforcent la fixité des plans, par leur force résolument pathétiques et dramatiques, associés aux faces inexpressives des acteurs, donnant à l’ensemble un côté télénovela mal joué (la limite est souvent mince entre tonalité dramatique et rire grinçant dans les films du cinéaste). Il s’agit ici d’une histoire de famille, où deux frères partent à la recherche de leur père, récemment échappé de prison où il était enfermé pour terrorisme. Écrasés par l’héritage de gauchiste violent de leur paternel, Bill et son jeune frère Dennis quittent New York pour une petite ville du New Jersey, pensant être sur la trace du père absent.

Les traces du western

Empruntant à la fois au film initiatique, au drame amoureux et à la comédie burlesque, le film évoque aussi souvent le western. Encore une fois, les personnages, tous des archétypes de figures made in america, renvoient aux habitudes du cinéma tout en étant des personnages toujours un peu hors normes, déclassés, comme les compose souvent le réalisateur. On croise donc une school-girl sexy de trente ans, une nonne qui se cache pour fumer, un garagiste francophile, un braqueur de banque au cœur brisé, un jeune ingénu, une belle blonde condamnée a être abandonnée par les hommes et certainement le plus drôle de tous, un flic obsédé par ses problèmes conjugaux.

Mais là ou le western semble filtrer, c’est dans la relation du couple principal. Les deux frêres en cavale atterrissent dans un bar isolé du New Jersey tenu par une belle femme grave. Son ancien mari, un psychopathe violent, risque de revenir à tout moment, et elle tolère à ses côtés un homme fou d’elle dont elle ne veut pas (Martin Donovan). Elle gère son domaine seule, comme autrefois les femmes fortes et (souvent veuves) des westerns, rêve de planter des arbres, et Bill lui promet de cultiver sa terre et de la rendre heureuse. Promesses morales dignes du genre, et surtout une intériorité des caractères qui renvoient à un certain mutisme des personnages du grand Ouest. De même, le gimmick musical qui court tout le long du film ponctue souvent des rencontres entre personnages dans la rue : fixité du regard, raideur et immobilisme des corps, tension, rudesse des dialogues qui font mouche et mal.

 

La mise en scène, divisant le film en saynètes aux compositions colorées soignées, accentue cette ressemblance en forme d’hommage au genre du western. Lieu anonyme, rue, local commercial vidé de ses meubles hormis d’une cabine téléphonique rouge, un bar en pleine campagne, une station service, tout est bon pour isoler les personnages entre une petite ville loin de New York et  la campagne, dans un environnement américain semble-t-il vidé de sa population. Les plans sont extrêmement construits, pareils à des tableaux d’Edward Hopper sur l’Amérique désenchantée, et les personnages en cherchent d’autres pour échapper à leur solitude, et peut-être plus que tout tenter de communiquer, ce qu’ils s’avèrent souvent en peine de faire. Les relations amoureuses sont elles aussi condamnées à l’échec ou impossibles à cause de la loi des hommes. Il n’y a que les femmes, garantes de la douceur, et ici d’une certaine forme de morale, qui semblent comprendre quelque chose à la marche du monde. Ce sont elles qui aident les hommes à être meilleurs. 

La célèbre scène de danse sur un moceau de Sonic Youth, hommage à Godard, ne saurait résumer le film, qui ne connaît que peu d’explosions d’énergie ou de violence. La dynamique de la scène elle-même est duelle, exercice de style et de rythme agréable, mais également présentation encore des intériorités des personnages. On peut y voir, au premier plan, un couple qui se forme sur un slow, sourd au rock qui gronde, et derrière, le personnage joué par Martin Donovan lorgner, jaloux, tout en essayant de rester dans le rythme. Pour peu que l’on oublie, Hal Hartley nous rappelle qu’il n’aime rien de plus que de regarder ses personnages, et même sans parole, il en demeure un brillant constructeur, un ciseleur d’ambiance délicat, et un vrai cinéaste de l’Amérique. 

Titre original : Simple Men

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Durée : 105 mn


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