Récit d’un propriétaire

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Avant de fixer sur sa toile de fond les sempiternels drames et bonheurs étales de la maisonnée japonaise moderne, Yasujiro Ozu réfracte à travers ses films de l’après-guerre la démoralisation d’une société égarée dans le chaos des sentiments et les privations de l’occupation avant la reconstruction.

Une humanité profonde au cœur de la déstabilisation du vieux monde

Dans cette production de l’immédiat après-guerre, première du genre, Ozu pose les jalons d’une  signature iconique où il ne fera plus que peaufiner un style de plus en plus épuré à compter de 1948 et jusqu’à sa mort en 1963. Le cinéaste n’a jamais fait mention de son incorporation sous les drapeaux durant la guerre et son cantonnement à Singapour. Cette période improductive recoupe avec une  parenthèse sabbatique de cinq années où il visionne des films américains pour l’essentiel; satisfaisant  ainsi à sa dilection. Dans le même temps où Kenji Mizoguchi et Akira Kurosawa réalisent des œuvres de  commande propagandistes pour booster le moral des troupes. La guerre est alors entrevue comme un facteur de déstabilisation du vieux monde qui aspire à sa reconstruction.

Une petite communauté urbaine en voie d’extinction

Ozu plante le décor dans les rues miséreuses et éventrées, au cœur même du quartier Shitamashi  en périphérie de Tokyo, faubourg de la ville basse. La zone a été rasée par les bombardements et le cinéaste s’immerge au sein d’une petite communauté urbaine en voie d’extinction qui survit tant bien que mal d’expédients. Comme à son habitude, il se répand en de multiples digressions sur les vétilles et les petits riens d’une vie étriquée, rythmée par les échanges de services et de marchandises par temps de famine et de reconstruction.

A l’épicentre de cette comédie légère sur un sujet dramatique: les orphelins de guerre, la relation contrainte entre Tané (Choko Iida), parente de fortune, et Kohei (Hohi Aoki), l’enfant morveux laissé à lui-même par son charpentier itinérant de père. Ou quand une veuve de guerre vieillissante, aimable comme un bouledogue, croise sur son chemin un chiot perdu sans collier qui s’accroche à ses basques. Le mimétisme zoomorphe est confondant jusque dans les tics faciaux et morphologiques qu’Ozu s’ingénie à attribuer à l’une et à l’autre et qu’ils reproduisent ingénument comme pour sceller une improbable complicité.

En quelques coupes franches inaugurales, les plans-tampons égrènent et délimitent un paysage néo-réaliste où des immeubles épars se dressent au milieu d’un terrain vague. Au pied de ces nouvelles constructions, littéralement sorties de terre, s’agglutinent les rangées de maisons japonaises issues de l’habitat traditionnel.

Dans le cinéma d’Ozu, les mêmes acteurs se distribuent les rôles et sont comme des objets animés évoluant dans un environnement immuablement codifié que le réalisateur déplace de film en film selon un jeu de chaises musicales. Ici, Chishu Ryu, l’acteur fétiche des origines incarne un voyant chiromancien improbable incapable de prédire le temps qu’il fera.

Chronique des gens ordinaires

La cuisine exiguë de Tané devient le point focal de rencontre du voisinage où convergent les résidents  de cette communauté solidaire. La bouilloire trône en bonne place au milieu d’ustensiles ménagers, de vases, de bibelots et colifichets dans un bric à brac hétéroclite qui relie entre eux les membres de cette communauté dont les existences transitoires s’exercent non par la consanguinité mais par la lutte commune dans une proximité territoriale.

Ozu multiplie les champs vides récurrents en enfilade mais qui n’ont jamais été aussi signifiants dans leur
trivialité : un matelas souillé d’urine sur un étendage balancé par la brise, la bouilloire crachant sa vapeur ou encore celle d’une cheminée se dissipant dans les nuages de cette zone passablement délabrée. Le  drame aigre-doux annonce d’ores et déjà la couleur monochrome: un shomin-geki ou chronique des gens ordinaires, genre de prédilection d’Ozu.

Les laissés pour compte de la reconstruction en marche

Le formalisme en demi-teinte d’Ozu épingle ce sentiment fugace de l’éphémère des choses, mono no aware, qui confère une texture indéfinissable à ses films. La toile de fond de la métropole écartelée sublime les rebuts et laissés pour compte de la reconstruction en marche.

La même année (1947), Akira Kurosawa réalise Un merveilleux dimanche, où il distingue de la masse un couple marginal qui survit bon gré mal gré au milieu des décombres et d’une population composite, gangrenée par la misère sociale, le système D et les combines mafieuses d’un marché noir tentaculaire. La censure du commandement d’ occupation impose alors de ne pas montrer explicitement les images dégradantes pour conforter le fragile échafaudage de la reconstruction démocratique en marche.

Ozu, quant à lui, gomme toute présence de l’occupant américain dans son film tourné en grande partie en studio. Par-delà la désolation et le déracinement visibles comme un furoncle sur le visage, pointe la conscience sociale et ses lueurs de compassion. Son penchant méticuleux à un style discursif permet au réalisateur d’éviter l’écueil de la sentimentalité mièvre qu’il tient en horreur.

Les dommages de la guerre laissent une ville béante où la vie humaine repousse comme la mauvaise herbe dans les zones bombardées. Et cette mauvaise herbe, ce sont aussi en puissance les orphelins de guerre échoués dans la zone de terrain vague.

L’orphelin de guerre, chien perdu sans collier

L’irruption fortuite d’un petit garçon buté permet à l’héroïne malgré elle de rompre les digues émotionnelles. L’enfant traumatisé va s’oublier par deux fois sur le matelas de son futon et ainsi faire tomber les antagonismes dans un attachement altruiste et désintéressé. De femme acariâtre, renfrognée, froide et matoise, dotée d’un sens pratique à toute épreuve qu’elle est, Tané s’amadoue en découvrant l’amour maternel. Elle est un temps décontenancée par le stoïcisme obtus du sans-logis puis se rassérène.

Repliée sur elle-même en autarcie, la communauté vivote au jour le jour par de menus expédients que leur rapporte leur semblant d’activité. Un paternalisme bon enfant et un scepticisme infortuné guident leurs démarches au quotidien.

Le retour inopiné du père en quête de sa progéniture délaissée scellera la solitude de la mégère  apprivoisée. Dès cet instant, le champ vide ne caresse plus qu’une absence à l’endroit où se tenait l’enfant. Hiatus spatio-temporel que ce cinéaste du microcosme familial érige en figure de style, le champ vide ou plan-tampon est de facto une solution de continuité dans la trame des plans. Il a une pleine valeur diégétique puisqu’il correspond, comme au théâtre, à une prévalence de la présence hors champ ou de l’absence. Même dans ce dernier cas, il n’est jamais totalement vide: ici, l’urne cinéraire trône parmi les effets et le portrait du défunt mari.

Ozu, qui n’est pas avare de gags visuels, affectionne la composition binaire qui autorise la relation intime d’un serein aparté. Au cours d’une séance inénarrable chez le photographe pour immortaliser leur rencontre, l’amie fidèle décline l’invitation à poser sur la toile de fond du décor en trompe l’oeil aux côtés de la quincaillère et de l’enfant, se considérant comme une intruse dans le contraste connivent des deux êtres.

L’épilogue donne une portée insoupçonnée au film. Désireuse d’adopter un orphelin pour combler son
manque de maternité, Tané se promet alors d’aller à la rencontre des orphelins de guerre regroupés  autour de la statue de Takamori Saigo, l’un des derniers authentiques héros de la caste distincte des samouraïs à avoir préféré mourir qu’ abdiquer son honneur. Symbole éternel d’une société jamais défaite ni à genoux, ni vraiment vaincue, se relevant et pansant ses plaies.

Dans une société nippone qui ne semble pas avoir appris de ses erreurs passées, Récit d’un propriétaire, enclavé dans les décombres d’un Tokyo ravagé, interroge sur l’humanisme d’après-guerre.

 

Récit d’un propriétaire sort en salles le 8 novembre 2023 dans une version restaurée 4K sous la supervision du distributeur Carlotta.

 

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Titre original : Nagaya Shinshi-Roku

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Durée : 72 mn


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