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Première désillusion

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« Première désillusion » est un suspense presque hitchcockien dans l’esprit avec son décor truffé de chausse-trapes et une intrigue embrouillée à foison. Un régal des pupilles qui ressort en salles.

« Lorsqu’un enfant, pour la première fois, voit les adultes tels qu’ils sont. Lorsque pour la première fois l’idée pénètre dans sa tête qu’ils n’ont pas une intelligence divine, son monde s’écroule et laisse la place à un chaos terrifiant. Les idoles tombent. Et lorsqu’une idole chute, elle s’écrase et se brise. Il est difficile de la redresser ou même de la réinstaller sur son socle… » (Proudhon)

Au cœur de Londres, dans l’une de ces résidences cossues de pur style victorien du quartier Belgravia où se concentrent les ambassades et leurs façades adornées d’un péristyle et d’encorbellements de balcons, Philip (Bobby henrey), le jeune fils d’un couple de diplomates est laissé à la garde de leur majordome Baines (Ralph Richardson) et de sa femme (Sonia Dresdel), la gouvernante autoritaire de la maison, en l’absence prolongée de ses parents partis en villégiature.

 

Au-delà de la porte feutrée…

Bien que transposé, le postulat de départ de la nouvelle originale de Graham Greene, « The basement room », est auto-biographique. Le récit laisse affleurer dans ses pages la fêlure traumatisante vécue dans son for intérieur par l’écrivain au cours de ses années de formation du temps où son père était directeur d’une école privée de Berkhamstead, à une heure de Londres.

Alors victime désignée de brimades de la part de ses camarades de classe, l’enfant -Greene ira jusqu’à attenter à ses jours »franchissait non sans une appréhension légitime la fameuse porte rembourrée de feutrine verte, antichambre de l’office du chef d’établissement menant en d’interminables couloirs obscurs aux salles et dortoirs chargés d’une sourde menace pour l’adolescent. La mythique porte feutrée concrétisait la frontière initiatique entre le conscient et le subconscient du petit homme en devenir.

Aux XVIIIéme & XIXéme siècle au Royaume-Uni, cette porte matelassée, « the green baize door », matérialisait la ligne de démarcation entre deux mondes distincts, deux antagonismes de classe : en haut de la rampe de l’escalier monumental, les maîtres et en bas des marches ,leurs valets.Le film fait entendre dans la bouche vindicative de harpie de Mrs Baines le « Master Philip » de déférence qui semble intemporel.

 

 

Le décor surchargé et gothique d’une intrigue policière aux rebondissements insoupçonnés

Confronté à l’adaptation de la nouvelle aux côtés du scénariste, Graham Greene et de son producteur pour London Films, Alexander Korda, Carol Reed a l’idée de transplanter cette stratification sociale dans l’enceinte d’une ambassade et ses appartements privés. Un canevas narratif que Luigi Comencini réutilisera dans « l’incompresso » en 1966.

L’austérité de 1947 permet difficilement d’envisager une domesticité imposante dans un autre lieu que privilégié. La neutralité inviolable de no man’s land extra-territorial offre un cadre idéal pour planter le décor gothique d’une intrigue policière rattrapée par ses rebondissements.

Tandis qu’Alfred Hitchcock cède pour un temps aux sirènes hollywoodiennes, Carol Reed s’apprête à tourner un « whodunit  où le macguffin aurait pour composante les circonstances troublantes de la chute mortelle de Mrs Baines depuis le rebord du sinueux escalier enserrant la maison dans un étau tragique.Remontant le fil de l’enquête policière, les inspecteurs de Scotland Yard, aveuglés par les mensonges de l’enfant et ceux des adultes compromis finiront par découvrir le pot aux roses dans un pot de fleurs.

Le réalisateur de Le Troisième homme construit deux plateaux reliés par un escalier en spirale monumental délimitant la hiérarchie sociale aussi bien que les allées et venues des personnages. La décoration ornementale et surchargée de bibelots et de statues traduit  le mensonge spéculatif et le paraître. Le décor d’apparat, trop beau pour être vrai ,semble réversible et montrer son endroit comme son envers.

 

 

Tout ce qui arrive dans le film passe par l’escalier

Ainsi l’escalier majestueusement tortueux qui retient un peu de l’atmosphère oppressante de Rebecca (1939) est redoublé par un escalier de secours extérieur qui symbolise l’ unique échappatoire d’un enfermement oppressant dans un univers reclus semé de chausse-trapes pour l’enfant.Philip l’emprunte dans le climax du film où, apeuré, il fuit la « scène du crime » biaisée par son imagination galopante et les flashes qu’il en voit, faux témoin oculaire, à travers les baies vitrées de la demeure.

On le retrouve errant en pyjama dans les rues du quartier, cerné de tous côtés par des barreaux de grilles d’enceinte et les ombres disproportionnées qu’elles découpent dans une nuit noire à couper au couteau digne de Jack l’éventreur dans l’inconscient imaginaire de l’enfant.

Bobby Henrey, l’enfant-star d’un film, qu’on comparera à Jackie Coogan pour sa composition proprement « renversante », ne s’y trompera pas du haut de ses huit ans qui se passionnera davantage pour le décor de stucs « plus vrai que nature » selon son expression que pour la performance routinière des acteurs chevronnés du film.

L’escalier aux méandres impressionnants n’est lui-même qu’un ouvrage en contreplaqué qui restitue l’opulente majesté marmoréenne des lieux. Avec ses clairs-obscurs tranchés et écrasants, le film capte un côté dickensien évoquant les adaptations de David Lean : Oliver Twist aussi bien que Les Grandes espérances.

L’escalier immense symbolise la prégnance d’une situation menaçante qui est sans cesse différée.Motif architectural central déstabilisant, il entretient un climat d’insécurité latente. On l’imagine embaumant l’encaustique avec son armature et sa rambarde noueuse, ses balustres ouvragées, les plongées inquiétantes qu’il ne cesse d’éveiller en nous.

Carol Reed filme ces plongées vertigineuses en plan large du point de vue subjectif de Philip qui surprend des conciliabules, des bribes de conversation dans l’entrebâillement des portes. Et la caméra virevolte en d’amples circonvolutions de mouvements d’appareils sophistiqués pour signifier la mobilité de l’enfant qui « joue à se faire peur » en quelque sorte en réaction aux mensonges adultes et adultérins dont il est le spectateur muet et le témoin involontaire.

Inséparable compagnon de jeu, Mac Gregor, le serpent domestique de Philip est une métonymie du jardin d’Eden ; donc de l’innocence virginale. Sa forme spiralée duplique le mouvement cyclique de la vie.

 

 

La métaphore de l’enfermement

L’horizon de l’enfant est barré. Lui-même est la plupart du temps aperçu barricadé derrière des barreaux d’escalier, de lit comme un oiseau dans une cage dorée. Qu’il soit dedans ou dehors, son espace est circonscrit dans un enfermement perpétuel. Dans la scène du zoo de Londres qui lui permet une bouffée d’escapade complice avec Baines, le lion rugissant lui renvoie l’image de sa claustration et il en vient à confondre un  tourniquet d’accès avec la clôture de séparation de l’enclos d’un animal imaginaire à qui il tend machinalement de la nourriture.

La première image de Première désillusion découvre Philip les mains agrippées aux barreaux de l’escalier majestueux dans une attitude simiesque mimétique qui anticipe sur la séquence libératrice du zoo.L’enfant semble encagé.Telle une vigie solitaire depuis son poste d’observation privilégié, il épie en contrebas, dans un plan d’ensemble subjectif, le personnel de l’ambassade affairé au départ de ses parents. Minuscules fourmis,ce sont autant de factotums qui vibrionnent et se déplacent en tous sens comme de simples pions sur le carrelage en forme de damier du hall d’entrée. Le décor est planté et la mise en scène virtuose du cinéaste peut investir l’espace et épouser au plus près le point de vue intrusif omniscient de l’enfant.

La résidence de l’ambassade est une immense maison de verre au sens propre avec ses baies vitrées qui permettent de voir sans être vu depuis l’extérieur comme au sens figuré avec ses secrets d’alcôve. Laissé à lui-même, l’enfant espionne les turpitudes des adultes. La vacance des parents est un appel à la transgression. Quand le chat n’est pas là, les souris dansent. Baines dans son immaturité complice et Julie (Michèle Morgan), la nièce effarouchée que s’invente le maître d’hôtel  comme ses rodomontades africaines, sont les parents supplétifs qui viennent combler le vide affectif de l’enfant. Tandis que la figure acariâtre de Mrs Baines hante les lieux comme la sorcière intrigante des contes de fées.

 

 

Diffusion : Tamasa Distribution

 

 

 

Titre original : The Fallen idol

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Durée : 95 mn


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