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Pas de Printemps pour Marnie (Marnie – Alfred Hitchcock,1964)

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Pas de printemps pour Marnie : le vertige psychologique d’un grand film malade…

Pas de Printemps pour Marnie : quel genre d’Hitchcock ?

C’est en 1964 que sort sur les écrans Pas de Printemps pour Marnie. La carrière d’Hitchcock est alors à son apogée (il vient de réaliser Psychose en 1960 et Les Oiseaux en 1963). Pas de Printemps pour Marnie, reconnu par beaucoup, a posteriori, comme un des plus grands films du maître, ne remporte pourtant pas le succès escompté à sa sortie. L’inspiration première du film est Marnie, un roman écrit par Winston Graham et largement remanié par Hitchcock et sa scénariste Jay Presson Allen, qui en font ce que beaucoup, génériquement, nomment un « thriller psychologique ». Le film apparaît comme l’un des plus psychanalytiques du cinéaste, au même titre que Vertigo, Psychose ou Les Oiseaux. Chef d’œuvre ? « Grand film malade » ? Peu importe la qualification, au fond, tant le plaisir de la redécouverte est là.

Marnie : entre pulsions et obsessions

Marnie est névrotique. Elle comble ses frustrations sexuelles et affectives en volant à ses employeurs des sommes d’argent conséquentes et, pour ce faire, change d’identité à chaque nouveau patron. Marnie n’est jamais vraiment Marnie. De brune, elle devient châtain. De Marion Holland, elle finit par se faire appeler Mrs Taylor, tout en se faisant passer pour une orpheline.


Les différentes identités de Marnie

La première séquence du film se concentre sur un vol qui vient d’être commis par une employée. A mesure que le patron la décrit, de gros plans s’enchaînent sur la jeune femme, qu’on voit de dos (chevelure brune) ou morcelée (gros plans sur le sac qui contient l’argent, sur la chevelure qui déteint dans le lavabo, …) jusqu’à ce que, quelques plans plus tard, elle nous apparait enfin frontalement. Elle est blonde. Comme quoi, une héroïne hitchcockienne ne reste jamais brune très longtemps.


La chevelure brune de cette femme qui nous est encore inconnue


Le plan suivant : Première rencontre avec la blonde héroïne hitchcockienne.

L’affaissement psychologique de Marnie, est en partie lié à ses cauchemars récurrents. Les mêmes éléments sont présents : l’orage, ou la violence du tonnerre et des éclairs provoquent en elle des crises très violentes. Les flashs et éclairs de lumière provoqués par l’orage angoissent Marnie alors à la fois apeurée, éblouie et implorante, comme lors de l’orage qui gronde alors qu’elle se trouve dans le bureau de Mark Rutland : « Arrêtez ces couleurs ! », et les coups frappés à la porte font partie intégrante de ses cauchemars. Ils agissent comme un déclencheur de ses angoisses inconscientes, lui rappelant plusieurs souvenirs, et ces hommes qui venaient constamment toquer à leur porte pour rencontrer sa mère Bernice. Les coups frappés, ce sont aussi ceux qu’elle donne au marin. Marnie n’a de cesse de répéter, tout au long de ses cauchemars, « Maman, maman ! Ne faites pas de mal à ma maman ! ». Ses cris sont accompagnés de larmes, elle revit aussi constamment et inconsciemment cet événement lié à son enfance qu’elle a tenté de refouler mais qui finit par ressurgir le jour, de manière consciente ou non. Elle ressent toujours au fond d’elle-même cette peur de voir un homme frapper sa mère sans pouvoir la défendre. Si Marnie a sauvé sa mère, elle s’est toutefois perdue elle-même et c’est Mark, cette fois, qui sauvera la jeune femme. – le rouge apparait comme le motif récurrent du film, à raison de huit visions subies par Marnie.

Chacune de ces visions nous fait adopter le point de vue subjectif de Marnie dont l’état psychologique est paralysé par la couleur rouge. L’écran est noyé dans le rouge à mesure que la couleur submerge l’esprit de Marnie. Lorsque son regard vient se poser sur un objet de cette couleur, la vision va alors survenir et le plan subjectif va être envahi de rouge. Une première vision est par exemple provoquée par un simple regard posé sur un bouquet de glaïeuls rouges. Les visions les plus fortes ont lieu à deux reprises : lors de l’orage où Marnie se trouve avec Mark Rutland dans son bureau, lorsque les flashs de rouge fusionnent avec les éclairs de l’orage. Mark ne comprend pas la panique de Marnie quand elle crie « Arrêtez ces couleurs ! » mais ce sont ces éblouissements et ces visions délirantes qu’elle seule (et le spectateur) peut voir qui la terrorisent physiquement et mentalement. Le rouge est sang, viol et violence. Le rouge est à la fois déclencheur de crises mais aussi de réminiscences. C’est le sang, mais le sang de qui ? De l’homme, que Marnie a battu à mort ? De l’hymen déchiré après un viol ? Tant d’hypothèses restent ouvertes. Une chose est néanmoins sûre, Marnie, dans ces moments-là, frôle de la folie. Pour guérir, le malade, dans un premier temps, doit dire avoir un problème dans sa manière de se comporter. Ceci constitue un premier pas vers la guérison, que Marnie, elle, ne franchit pas. Ses crises et délires ont l’air de prendre place dans un autre espace-temps et, quand revient le calme et que Mark lui demande des explications sur son état, la jeune femme nie tout en bloc, choisit l’évitement.


Le rouge : couleur obsédante pour l’esprit malade de Marnie

Musique et états d’esprit.

Le traitement de la musique joue un rôle décisif. Composée par Bernard Hermann, elle évolue  et accompagne l’état d’esprit de la jeune femme. Cette fusion entre musique et psychologie est flagrante dans plusieurs séquences. Les notes vont appuyer le côté dramatique des crises de Marnie ou, au contraire, intensifier le côté libérateur de certains moments. Le thème musical de Marnie, tel les visions de rouge, agissent comme un leitmotiv tout au long du film. Les changements d’intensité musicale témoignent de la psychologie de Marnie, toujours dans un entre-deux, entre une réalité romantique (les instants avec Mark, moment, suspendu, pendant lequel il lui vole un baiser) et de violentes crises durant lesquelles le rythme musical s’accélère, plus rapide et agressif, à l’image de l’état d’esprit dans lequel se trouve Marnie. En pleine crise, la musique devient grave et dramatique au rythme haletant, obsédant. A la fin de ces délires, l’intensité de la musique faiblit, le rythme devient plus calme, plus serein, comme Marnie qui, après tous ces cris, ressort apaisée de sa crise de panique. Comme si, finalement, rien ne s’était passé. Mais dans la musique, comme dans la tête de Marnie, place est faite aux respirations : la musique se fait plus entraînante et dynamique durant les scènes où Marnie chevauche Furio à tout allure. Ces moments ont sur elle et sur son esprit un effet libérateur. Cette sensation de légèreté et de délivrance est soulignée par une musique pleine d’espoir, promettant des instants de répit.

Une relation mère/fille obscure.

On voit peu Bernice, la mère de Marnie mais les séquences qui la mettent en scène, au début et à la toute fin du film, attestent d’un rapport difficile entre les deux femmes. Rapport qui évoluera du début à la fin du film à mesure que l’état psychologique de Marnie s’améliorera. Le spectateur comprend dès les premières séquences que Marnie n’a pas connu une enfance facile et que ce qu’elle a vécu pèse sur sa vie, son épanouissement moral et personnel. Cet événement, auquel elle a assisté étant enfant, constitue le cœur du suspense : qu’est-il arrivé à cette enfant pour qu’elle soit, adulte, si troublée psychologiquement ? Quel est son secret ? Les questions que se pose le spectateur vont s’enchaîner à mesure que le film avance et que le suspense grandit : qu’a-t-elle fait dont seules elle et sa mère semblent connaître le secret ? ; pourquoi ne supporte-t-elle pas d’être touchée par les hommes ? ; pourquoi commet-elle des vols ? 


Mère et fille : quel est leur secret ?

Le malaise psychologique de Marnie semble trouver son origine dans le refoulement de son enfance. Preuve en est son comportement enfantin à l’égard de Jessie, une petite fille dont s’occupe Bernice Edgar, que Marnie jalouse ouvertement. Jessie a tout ce que Marnie, elle, n’a pas eu étant enfant, notamment dans la relation d’affection mère/fille qui semble lier Bernice Edgar et Jessie. Même si elle se rend compte du traumatisme subi par sa fille, Bernice s’adresse constamment à Marnie sur le ton du reproche (« Marnie, tu ne vas pas être jalouse d’une enfant ! »). Jessie apparaît comme une intruse et, plus encore, comme révélateur des liens tendus entre Marnie et sa mère. Alors qu’elle est en train de brosser les cheveux de Jessie, Bernice avoue ne jamais avoir ainsi soigné les cheveux de Marnie petite. On adopte à ce moment-là la vision subjective de Marnie qui se traduit notamment par un zoom sur la chevelure blonde de Jessie. La rancœur et la souffrance de Marnie est rendue alors explicite.

Au début du film, lorsque Marnie et Bernice se retrouvent enfin seules, la jeune femme lève des yeux implorants vers sa mère en lui demandant : « Pourquoi ne m’aimes-tu pas, maman ? Je me le suis toujours demandé. Si tu me donnais l’affection que tu donnes à Jessie… […] Quand je songe à ce que j’ai fait pour gagner ta tendresse ! Ce que j’ai fait ! ». La mère se rétracte et, dès que Marnie s’approche d’elle, ou tente de lui prendre affectueusement la main, Bernice, tout en ayant un mouvement de recul, la rejette brutalement. Des gros plans sur les visages des deux femmes s’alternent, trahissant des émotions que l’une garde enfouies au fond d’elle (Bernice) tandis que l’autre, tout en les refoulant, cherche à les comprendre. Mais le ton plein de reproches de Bernice rabaisse Marnie, qui est totalement influencée par cette mère qu’elle persiste à admirer malgré tout.

Mystères psychologique et sexuel : un rapport aux hommes difficile.

Outre les rapports difficiles qu’elle entretient avec sa mère, c’est sa relation avec les hommes que Marnie semble le plus craindre. Plus qu’une angoisse, le toucher masculin représente pour la jeune femme une véritable phobie. Outre l’évidente absence d’un père, cette peur est directement liée à l’événement traumatisant de son enfance : la petite fille observait sa mère qui recevait quotidiennement des hommes au foyer, jusqu’au jour où l’un de ces hommes, un marin, s’approcha un peu trop près de Marnie. Bernice, voulant protéger sa fille, se jeta sur lui mais il la domina et commença à lui donner des coups. Marnie, voulant à son tour sauver sa mère, assena à l’homme des coups de tisonnier. Le marin ne se releva pas. Cependant, la réaction phobique de Marnie à l’égard des hommes trouve aussi sa raison d’être dans les propos tenus par Bernice. Effectivement, elle n’a cessé d’alimenter sa propre rancœur envers les hommes à travers sa fille, qui ne s’est fait une idée des hommes qu’à travers ce qu’elle a pu en voir ou en entendre par sa mère car, comme le dit cette dernière, « une femme comme il faut n’a pas besoin d’un homme. […] Ma fille est trop intelligente pour se laisser impressionner par les hommes. » C’est ainsi que Marnie possède le réflexe immédiat de baisser sa jupe en-dessous du genou au passage d’un homme ou, encore, qu’elle garde en tête toutes sortes de préjugés, comme « les femmes sont des idiotes et les hommes des salauds ». Quand Mark Rutland lui fait remarquer qu’elle plaît sûrement à beaucoup d’hommes, cette dernière répond, avec froideur, que ça ne l’a jamais intéressée. Et quand ce même Mark tente de voler à ses côtés un moment d’intimité, elle se rétracte et est prise d’une profonde agressivité : « Je ne supporte pas d’être touchée… Par les hommes ! ». Son traumatisme est source de frigidité et, par là même, de frustration. Marnie ne pourra jamais s’épanouir en tant que femme tant qu’elle n’affrontera pas le problème de front. Le fait que ce soit finalement un homme, Mark Rutland, qui guérisse Marnie de ses troubles n’est pas anodin.

Mark et Marnie : le psy et sa femme.

Sean Connery n’a rien d’un héros hitchcockien mais est malgré tout choisi pour incarner Mark Rutland, personnage aux multiples facettes, peu perceptibles de prime abord. Il possède lui aussi une psychologie particulière. Son attirance et son amour pour Marnie ont un côté fétichiste. Il y a comme de la perversion dans le comportement de Mark qui sait cette femme malhonnête mais veut quand même l’avoir. Quelque chose chez Marnie captive Rutland : d’une, le fait que Marnie agisse contre les règles et, de deux, ce sentiment de grande supériorité qu’il ressent en tendant un piège à Marnie. Soit elle l’épouse, soit il la livre à la police. Le personnage de Mark Rutland est motivé par un véritable engouement sexuel pour la jeune femme mais qui reste implicite, suggéré par la manière dont Mark observe Marnie et la ruse avec laquelle il agit avec elle. Il le dit lui-même : « Mon malheur est d’être amoureux d’une voleuse. […] Cette fois, j’ai attrapé l’indomptable. ». C’est à cette caractéristique du personnage de Rutland qu’Hitchcock donne toute son importance, ce qui apparaît en premier lieu, c’est sa qualité de mâle dominateur, son côté protecteur.

En effet, à ce moment-là, Marnie redevient une enfant dans sa tête, où les images de son enfance défilent en une sorte de flashback psychologique. Elle adopte une voix de petite fille et émet des cris de panique, comme si elle était de nouveau en situation de devoir défendre sa mère. Marnie, en assumant son trouble et en mettant à jour cette culpabilité enfouie pendant tant d’années, va pouvoir guérir. Hitchcock use de tous les procédés pour tenir son spectateur en haleine. Pas de Printemps pour Marnie est indéniablement un film de personnages et, même si tout le suspense est axé sur l’esprit de Marnie, chacun d’eux possède ses failles psychologiques. Le cinéaste réussit à retranscrire formellement chaque soubresaut de l’état mental de Marnie. Il évoque le viol et le trauma subi de manière paradoxale, entre suggestion et perversion. Hitch analyse finement cette psychologie féminine pourtant complexe. Freud n’aurait pas fait mieux.

Titre original : Marnie

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Durée : 130 mn


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