Palmarès Ciné 2025

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Reflet complexe et inquiet d’un monde qui ne l’est pas moins, l’année cinématographique 2025 aura été une fois de plus mémorable. Notre équipe de rédaction vous en partage en toutes subjectivités son bilan.

L’année 2025 s’achève : le cinéma se porte bien en tant qu’industrie – quoiqu’en pleine mutation (modèles économiques, canaux de diffusion, circuits d’exploitation). Et en tant qu’art, pas plus mal qu’à d’autres époques. Si la création est parfois contrariée, elle ne prospère pas moins dans son ensemble – telle est notre conviction, nourrie de la petite centaine de films vus cette année. Une myopie naturelle exagère toujours l’atterrant mais inévitable formatage de la production (qui n’a pas attendu Netflix ni le développement de l’IA pour sévir) : son « babil » comme l’écrivait avec discernement Kundera en conclusion d’un de ses essais sur la littérature européenne, Le Rideau, où il était occasionnellement question de cinéma.

Oui, le cinéma évolue sans cesse. Il se ramifie, s’étiole, s’épanouit, mute. Il est mortel. Et c’est bien la preuve qu’il est vivant. Cette sensibilité à la dimension historique, organique du septième art s’inscrit dans le code génétique de notre webzine. Passion, engagement et inquiétudes cohabitent nécessairement dans un monde de crises et de transformations.

L’année 2025 s’achève donc et, malgré les prophéties, les salles obscures survivent. Certes avec moins de spectateurs que jadis – y compris en France. Mais de toute évidence leur rayonnement sombre n’est pas près de s’éteindre. Les films projetés sur grand écran ont continué de fédérer ou cliver et leur fonction sociale perdure, comme pour répondre à une nécessité diffuse, plus civilisationnelle qu’économique, illustrée par cette belle méditation du scénariste Frank Pierson : « Les films sont à notre civilisation ce que les rêves sont à nos vies individuelles : ils en expriment le mystère et aident à définir la nature de ce que nous sommes et de ce que nous devenons. » Selon nous, l’expérience anonyme et collective de la salle – son caractère d’évènement, sa spectacularité plus ou moins discrète – se prête idéalement à un tel programme, télescopant l’intime et le collectif.

Cette année cinématographique aura été foisonnante. Non moins dense et mémorable que les précédentes. Présentant le mérite de poser quelques précieux jalons – aussi bien personnels que collectifs – dans le chaos du monde actuel. Diffraction des thématiques, des sensibilités, des esthétiques. Ont alterné devant nos yeux des films engagés faisant écho à l’actualité la plus brûlante, et d’autres avant tout nourris d’un dialogue fructueux, décomplexé avec l’histoire du cinéma – célébrant son passé comme pour mieux en dessiner le futur ; le féconder, même. Que retenir de cette abondance ? Avant tout, une vitalité à laquelle concourent toutes les générations de cinéastes ; toutes les nationalités, tous les continents. Qu’il importe d’accueillir et laisser décanter au lieu de les circonscrire dans des cases, les assécher par l’analyse. De toute façon, le jeu de la rétrospective invite à la modestie, surtout avec le recul des années. Qu’on se réfère à nos précédents exercices : celui de 2024 valorisait un cinéma jugé à tort ou à raison plus pur, plus radical, où fusionnaient formes populaires et auteuristes ; en 2023, nous célébrions les jonctions entre passé et présent dressées par les œuvres de quelques grands réalisateurs. A l’aune de quoi 2025 présente une continuité certaine, quand bien même le recul manque toujours.

Du fait de l’éparpillement des voix – reflet de l’éclectisme de notre équipe – nous nous sommes cantonnés à un top 5. Un film se dégage légèrement : Nouvelle Vague, de Richard Linklater. Le passé du cinéma s’invite dans son présent ; l’écueil fétichiste n’est pas totalement conjuré. Mais loin d’une raideur muséale et mortifère, ce film états-unien produit et réalisé en France distille une énergie roborative ; on n’attendait pas aussi ludique, aussi galvanisante la reconstitution du tournage de A bout de souffle (1959). Le cinéma français reste à l’honneur avec les autres films de notre palmarès, signés par des auteurs aussi variés que Quentin Dupieux (fidèle à son surréalisme mordant), Abdellatif Kechiche (commenté et controversé comme aucun autre cinéaste contemporain peut-être), Olivier Laxe (nihiliste, hypnotique et clivant). S’adjoint enfin un film brésilien remarqué sur la Croisette, dû à Kleber Mendonça Filho, l’auteur d’un film qu’il y a déjà presque une décennie nous avions tant aimé : Aquarius (2016). Notons enfin, au seuil de ce top 5, le dernier titulaire de la Palme d’or, Un simple accident, de Jafar Panahi, film politique et engagé s’il en est, et conjointement vrai geste de cinéma.

Encore un grand merci à toutes et tous les rédacteurs pour leur engagement, et à toutes et tous nos lecteurs pour leur fidélité. Nous vous disons à très bientôt en 2026 !

 

Nos cinq meilleurs films de l’année 2025 :

  • Sirāt (France-Espagne, réal. Olivier Laxe)

 

Tops individuels :

 

Alexis Leroy :

2025 fut, à mes yeux, une année moyenne au niveau cinématographique. Des remakes inutiles et médiocres aux suites indigentes, des fictions développant un cahier des charges consensuels aux documentaires sans aucune dialectique, j’avoue ma déception, voire ma perplexité par rapport aux qualités des cinématographies nationale et internationale de cette année qui s’achève. Néanmoins, je ne sombre pas complétement dans un pessimisme godardien, et avoue avoir savouré avec délice les films suivants :

1) Chime. 2025 vit trois sorties de films de Kiyoshi Kurosawa. Dans Chime, d’une durée de 45 minutes, Kiyoshi Kurosawa élabore une satire saupoudrée d’incongru sur la course à la réussite de nos contemporains. Chime prend ainsi l’allure d’un conte tragique des temps modernes, d’un apologue dont la leçon demeure amère. Film-somme de l’œuvre kurosawaienne tendance Kiyoshi, le film s’avère une délectable entrée en matière dans la filmographie consistante d’un maitre-queux du cinéma.
2) La Forteresse noire. Reprise dans les salles d’un film signé Michael Mann, un film maudit, film-culte, fascinant par endroits, déconcertant par instants, La Forteresse noire nous happe comme cette fumée d’énergie filmée en travelling arrière dans les souterrains de cette bâtisse où, tapie dans l’ombre, Molasar attend son heure et ses martyrs.
3) Cloud. Kurosawa encore. Une large réflexion sur les rapports désormais prégnants qu’entretient la réalité face aux interfaces et autres pseudos que d’aucuns créent pour mieux masquer leurs combinaisons.
4) Jeunesse (Retour au pays). Fin de la trilogie de Wang qui présente à notre regard un constat provocateur doté d’une certaine empathie sur la vie de la classe ouvrière, urbaine et rurale, de la Chine contemporaine, et nous invite à réfléchir à l’exploitation économique et à la notion de travail dans un monde globalisé.
5) Ce que Nature te dit. Hong Sangsoo et son filmage troublant. Ecoutons, et regardons ce que cette nature nous dit: son créateur nous dévoile, entre thématiques familières et forme expérimentale, des latences exquises.
6) Comment devenir riche grâce à sa grand-mère. Malgré des aspects narratifs et dramatiques attendus, un beau voyage dans la Thaïlande d’aujourd’hui au sein d’une famille qui succombe à la modernité, et, partant, à l’individualisme.
7) The Cord of life. Une œuvre où nostalgie, musique et même humour procurent aux spectateurs un bain de jouvence dans le cinéma contemporain.
8) Il était une fois le dernier cinéma de Paris. Alexandre Bellas élabore ici un film varié en images et en sons, un film riche en trouvailles cinématographiques, un film ouvrant des perspectives de réflexions, mené par un artiste engagé et des acteurs convaincus. Il était une fois le dernier cinéma de Paris, ou le réveil voltairien actuellement nécessaire.
9) I am the future. Evitant le formalisme et le répétitif, variant les arts, I am the future prouve que, lorsque la parole est enfin donnée à ceux qui subissent les crises, la beauté des projets individuels renforce l’espoir de changements multiples sur notre globe terraqué.
10) Soundtrack to a coup d’état. Film-essai, pamphlet comportant des moments surprenants ou jubilatoires, Soundtrack to a coup d’état demeure un leste coup de pied dans la fourmilière de l’Histoire de la décolonisation.

Pensées pour certains disparus, qui ne s’embarrassaient nullement de conventions : Claudia Cardinale, Bertrand Blier, David Lynch, Diane Keaton, Geneviève Page, Samantha Eggar, Jean-Pierre Bouyxou, Jean-Pierre Berthomé, Yukio Hashi, Yves Boisset, Peter Watkins, Jean Sarrus, Marcel Ophüls, Michael Madsen, Biyouna, Léa Massari, Emilie Dequenne.
Ah, oui, j’oubliais ! L’Etranger version Ozon donne furieusement envie de revoir la version de Visconti.

 

Antoine Benderitter :

  • Life of Chuck : très beau conte, faussement modeste, discrètement bouleversant. Il y a du Capra et du Spielberg dans ce récit hanté par l’esprit d’enfance et par une conscience mélancolique, aigue mais jamais morbide de la fin de toutes choses.
  • Valeur sentimentale : l’ombre d’Ingmar Bergman plane sur ce beau et âpre film sur la famille et la création. Le film ne se complaît cependant pas dans le passé, va de l’avant, bouscule ses actrices et ses acteurs pour en révéler le meilleur.
  • The Brutalist : hommage cinéphile et habité à un certain « grand cinéma américain », dans le sillage de Paul Thomas Anderson – mais avant tout un film singulier, dissonant, qui hante longtemps, comme né de la jonction entre un passé prestigieux, toujours pas totalement assimilé, et un futur aussi anxiogène que stimulant.
  • Une bataille après l’autre : un film ludique, inventif, le plus politique et engagé de son auteur, qui tient tout du long sur une ligne de crète, en équilibre fragile entre iconisation et dynamitage
  • Evanouis : beaucoup de spectateurs ont émis des réserves, notamment dans nos pages ; pour nous, le film a restitué un plaisir cathartique de série B, entre classicisme et modernité, pesanteur référentielle et fraîcheur roborative.
  • Dossier 137 : presque aussi saisissant que la « Nuit du 12 », un film brillamment écrit et construit, presque trop. Léa Drucker s’affirme comme une actrice incontournable.
  • L’Agent Secret : plongée dans le temps et dans la psyché d’une époque, avec en fil rouge : comment dépasser nos peurs ? Réponse possible : en y cédant. Mais non dans la réalité. Grâce au cinéma. Et ainsi les laisser derrière nous. Le réalisateur témoigne ainsi d’une belle et authentique croyance dans cet art cathartique, à la fois populaire et intime.
  • La Pampa : un film français incarné et authentique, ancré dans une France rurale relativement peu montrée sur les écrans ; un récit d’apprentissage qui trouve son ton, sa voix, et qu’on n’oubliera pas de sitôt.
  • Nouvelle Vague : un des films les plus divertissants de l’année, le projet était casse-gueule, Linklater en sort par le haut grâce à l’amour réel qu’il semble porter à cette époque, à ces personnages – et plus généralement au cinéma comme art vivant, transcendant les temporalités même si ancré dans une époque.
  • La disparition de Josef Mengele : évocation mi historique, mi fantasmée, sertie de scènes splendides et coulée dans un noir et blanc baroque à la lisière du maniérisme ; Serebrennikov rattrape pour nous, ici, les errances de son « Limonov ».

 

Antoine Créteur :

1) The Ugly Stepsister. À l’image de The Substance, ce body horror norvégien vient décortiquer la question de l’obsession du paraître au travers d’une descente aux enfers sidérante et jusqu’au boutiste. Personne n’en ressort indemne.
2) Sinners. Ryan Coogler nous emporte dans un univers endiablé, à la croisée des genres, au sein duquel la puissance de la musique rassemble autant qu’elle ne condamne.
3) Kaamelott : Deuxième Volet [Partie 1]. Avec ce second chapitre, Alexandre Astier insuffle enfin l’ampleur cinématographique que son univers méritait.
4) F1. F1 offre un divertissement intense, à la mise en scène gravitationnelle, qui nous rappelle la candeur des grandes années Bruckheimer.
5) Bring Her Back. Si Bring Her Back n’est pas le choc annoncé, il reste néanmoins une proposition étonnement touchante et déchirante.

 

Hugo Dervisoglou :

1) Un simple accident
2) Mektoub my love canto 2
3) Le gâteau du président
4) Maria
5) The chronology of water
6) L’accident de piano
7) Jeunes mères
8) Nouvelle vague
9) Deux pianos
10) Panopticon

 

 

Jean-Max Méjean :
  • Sirat d’Oliver Laxe : Rave, désert et horreur de la guerre
  • Un parfait inconnu de James Mangold : Le plus bel hommage au Folk de Dylan
  • Tardes de Soledad d’Albert Serra : Monstrueuse beauté de la corrida
  • Nouvelle Vague de Richard Linklater : Le tournage d’A bout de souffle comme si vous y étiez…
  • Nino de Pauline Loquès : Cléo de 5 à 7 au masculin
  • Mektoub my love : canto due : Depuis le temps qu’on l’attendait, on en redemande
  • Maria de Pablo Larrain : Un sépulture pour la diva des divas interprétée par une sublime Jolie
  • Bardot d’Alain Berliner et Elora Thevenet : Mademoiselle BB for ever et for rêveurs
  • Panopticon de George Sikharulidze : Du très grand cinéma made in Géorgie
  • Gangs of Taïwan de Keff : Ce que Taïwan propose de mieux en matière de film noir
  • [bonus] Meteors d’Hubert Charuel et Claude Le Pape : Ce film précise le talent de celui qui nous avait donné Petit Paysan

 

Jean-Michel Pignol :

1) Mektoub My Love : Canto Due (Abdellatif Kechiche)
2) Sirāt (Oliver Lax)
3) Alpha (Julia Ducournau)
4) The Brutalist (Brady Corbet)
5) Vermiglio ou la mariée des montagnes (Maura Delpero)
6) Comment devenir riche “grâce à sa grand-mère” (Pat Boonnitipat)
7) Else (Thibault Emin)
8) Together (Michael Shanks (II))
9) L’accident de Piano (Quentin Dupieux)
10) Les Linceuls (David Cronenberg)

 

Lucas Lusinier :

  • La Cocina, réa. Alonso Ruizpalacios
  • Queer, réa. Luca Guadagnino
  • Pile ou face, réa. Matteo Zoppis & Alessio Rigo de Righi
  • L’Amour qu’il nous reste, Hylmur Palmasson
  • Miroirs n°3, Christian Petzold
  • The Insider & Presence, Steven Soderbergh
  • Nouvelle Vague & Blue Moon, Richard Linklater
  • La Femme la plus riche du monde, Thierry Klifa
  • L’Agent Secret, Kleber Mendoca Filho
  • Une Bataille après l’autre, Paul Thomas Anderson

Commentaire : Une année de cinéma, c’est toujours aussi des redécouvertes et des restaurations. En 2025, la rétrospective Claude Chabrol sur la « Première Vague » de son cinéma (ses films des années 60 et 70, sur des meurtres dépassionnés), nous a rappelé la pertinence et la longévité de la vision de ce réalisateur. Tant qu’une classe supérieure et guindée existera dans le monde, elle continuera d’assassiner, sans haine et sans rage. Le dépérir, le sacrifice des petites gens autour des aristocrates d’apparat et de l’entreprenariat propret, est la condition de leur existence, un simple fait de la vie dont les personnages chabroliens s’accommodent avec une mélancolie glacée. La rediffusion de « L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford », dans le cadre de la rétrospective Far West du Christine Cinéma Club, a remis sur le devant de la scène une œuvre bouleversante et vuillardienne, qui nous dit avec cynisme que la mort et la mise en spectacle tiennent de la même pulsion. Shoot signe à la fois Filme et Tire, Effigia veut dire Image et Fantôme. On momifie et on statufie, on idolâtre et on embaume.

 

 

Mathis Podczaski :
  • L’Agent Secret
  • Valeur Sentimentale
  • Sirat
  • Materialists
  • Cervantes avant Don Quichotte
  • Pris au piège
  • Mémoire d’un escargot
  • Mickey 17
  • La chambre d’à côté
  • La disparition de Josef Mengele

 

Tugce Dervisoglou :

1) Le gâteau du président, de Hasan Hadi
2) The chronology of water, de Kristine Stewart
3) Un simple accident, de Jafar Panahi
4) Die my love, de Lynne Ramsay
5) Oui, de Nadav Lapid
6) Résurrection, de Bi Gan
7) Une Enfance Allemande, de Fatih Akin
8) Splistville, de Michael Angelo Covino
9) Eleanor The Great, de Scarlett Johansson
10) L’accident de piano, de Quentin Dupieux

 

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