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L’Intouchable

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Qu´on ne s´y trompe pas. Le cinéma d´auteur n´est pas > caste du septième art ! Pour Benoît Jacquot en tout cas, il est simplement une voie d´expression attentivement choisie pour explorer le coeur (et le corps !) humain. La plupart de ses films sont d´ailleurs, selon ses propres mots, la traduction de . L´Intouchable, […]

Qu´on ne s´y trompe pas. Le cinéma d´auteur n´est pas << l´intouchable >> caste du septième art ! Pour Benoît Jacquot en tout cas, il est simplement une voie d´expression attentivement choisie pour explorer le coeur (et le corps !) humain. La plupart de ses films sont d´ailleurs, selon ses propres mots, la traduction de << l´expérience intérieure d´un passage à l´acte >>. L´Intouchable, c´est une jeune femme en quête d´un père. Et c´est pour le réalisateur (et pour nous) une nouvelle expérience…

Les premiers plans, filmés dans l´obscurité d´un appartement, annoncent une réalisation presque brutale. Les mouvements de caméra sont instables et brusques. Ils en viendraient presque à déranger le spectateur habitué par le cinéma actuel à dévorer des mises en scène un peu trop << light >>. Ici, impossible de transiger. La caméra 16 millimètres, souvent dite << du chat sur l´épaule >>, donne sa dimension vertigineuse et poétique à l´oeuvre. Une gifle maladroite, une seule et le coup d´envoi est donné. Quelques répliques plus tard, filmée de dos, le personnage de Jeanne semble suivi de près par l´ombre curieuse et complice du spectateur. A moins que celui-ci ne fasse que répondre à l´invitation de la jeune femme qui l´entraîne dans les profondeurs de sa quête acharnée…

Cette quête, Jeanne l´entame le soir de son anniversaire. Après des années de contractions douloureuses, sa mère a fini par accoucher d´une troublante vérité : Jeanne a un père. Mais c´est un Indien appartenant à la << sous caste >> des Intouchables. Dès lors tout l´être de la jeune femme ne va cesser de se mouvoir pour cet inconnu qu´elle a tant désiré. Actrice, elle accepte un rôle qu´elle avait toujours refusé (mais bien payé) et met entre parenthèses un autre qui lui tient toujours à coeur, mis en scène par son petit ami. Quitter Paris pour s´en aller en Inde devient une obsession. Ce pays lointain flotte dans sa tête comme autant d´ombres sur son passé. Les mélodies indiennes, articulées aux séquences parisiennes viennent d´ailleurs nous le suggérer. De même que << Les dialogues désynchronisés entre Jeanne et son amoureux annoncent à deux reprises l´action du film >> explique Benoît Jacquot. Le temps a disparu, les repères sont bousculés et les vertiges intérieurs de l´héroïne deviennent subitement contagieux.

Benoît Jacquot fait s´affronter et s´épouser deux mondes. Le touchable et l´intouchable, le grisâtre et le coloré, le pur et l´impur, Paris et New Delhi, << Jeanne et Jeanne elle-même >> précise le réalisateur. Car si la caméra semble mimer l´étouffement de Jeanne à Paris, elle se délecte du moindre mouvement de foule dans les rues de New Delhi. Elle y trouve sa place. Elle danse avec les couleurs piquantes des costumes traditionnels lors d´un mariage et << joue avec le feu >> des bûchers réservés à la sous caste, près du Gange. Le réalisateur nous charrie d´images heureuses en images désastreuses au rythme des émotions et des parcours de la jeune femme. La boucle d´oreille offerte par sa mère au début de l´histoire semble d´ailleurs symboliser cet univers de dualités et de paradoxes permanent. << Une seule c´est joli aussi >> lui avait-elle murmuré comme pour la consoler. Mais Jeanne ne se contentera pas de son sort, elle remuera ciel et terre pour retrouver le véritable bijou qui lui manque, son père.

L´Intouchable renvoie aussi sans équivoques au royaume du corps et des sensations. Le film que Jeanne se force à tourner pour un peu d´argent en est l´expression la plus flagrante. Isild Le Besco, muse voluptueuse du réalisateur poursuit avec lui l´expérience de la nudité à l´écran. Après Sade dans lequel elle s´initiait à la sensualité dans le rôle d´Emilie de Lancris, elle apprend à << penser avec son corps >> dans L´Intouchable. Car comme le dit le petit ami et metteur en scène de Jeanne, << Penser et sentir c´est peut-être la même chose, c´est peut-être la peau qui pense >>.

L´Intouchable est donc un mot et un film polysémique. Le voyage de Jeanne est bien sûr plus psychanalytique que touristique. Et si les images tournées en Inde rendent bien compte du clivage ambiant entre misère et exclusion et opulence et grandes cérémonies, on regrette parfois de ne pas s´accorder un << répit photographique >>. Même si on comprend bien que le réalisateur n´a pas souhaité se laisser << distraire >> par la richesse de << la couleur locale >> comme il l´explique. L´oeuvre de Benoît Jacquot est réussie, profonde et d´une poésie intense. L´intouchable ou << comment une jeune femme s´en va au bout du monde pour se trouver elle-même >> ne laisse pas indifférent. Il touche le coeur, le corps et l´âme.

Titre original : L'Intouchable

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Durée : 82 mn


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