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L’Inconnu du lac

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Un captivant huis clos lacustre, qui brasse désirs et angoisses, sperme et sang, au sein d’un récit plus universel qu’il n’y paraît.

Œuvre atypique et audacieuse, L’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie est d’abord un film sensoriel de toute beauté. Certes, il existe un certain nombre d’autres longs métrages aussi tactiles et lumineux que celui-ci. Mais l’expérience proposée par Guiraudie demeure unique, en particulier parce qu’elle s’avère d’une simplicité confondante, agençant sans afféterie des éléments visuels qui auraient facilement pu virer au cliché – des crépuscules estivaux, un lac moiré, des corps virils dénudés et radieux. Rarement depuis Pier Paolo Pasolini (Les Mille et une nuits, 1974) a-t-on vu l’intimité masculine s’étaler à l’écran avec cette évidence solaire, à la fois totalement impudique et dénuée de pornographie – laquelle aurait réduit les personnages à de pures machines sexuelles.

Autre singularité du film : les images du chef opérateur Claire Mathon ont beau être lancinantes et sensuelles, c’est de manière peut-être plus décisive la bande son qui capte l’attention. Qu’entend-on ? Le clapotis languide d’un lac trop tranquille ; le chuintement du vent qui caresse les peaux bronzées ; le frémissement des feuillages, mouvants comme des flammes sous le ciel bleu ; le souffle rauque des nageurs, tendus par le désir ou l’inquiétude. L’absence totale d’accompagnement musical exacerbe la présence physique et érotique des personnages. L’excitation comme l’anxiété en deviennent presque palpables. De ce sensualisme aigu et sans artifices découle une fascination qui va croissant, en deçà de toute construction dramatique ou psychologique. Voilà la première réussite du film, qui n’a pas volé son Prix de la mise en scène à la sélection Un Certain Regard du dernier Festival de Cannes.
 


Au-delà de l’épure : un mélange des genres


L’Inconnu du lac
se signale d’emblée par l’épure de son dispositif formel et narratif. Les plans fixes et panoramiques souvent distanciés abondent, mais le film est dépourvu de travellings et du moindre effet visuel tapageur. L’action se déroule en plein été, dans le sud-est de la France ; la caméra ne quitte jamais les abords d’un superbe lac sauvage, se baladant entre une plage naturiste pour homos et le parking adjacent, en passant par un bois qui accueille des ébats. Ainsi se trouve très vite balisée une topographie étroite mais riche de potentialités, où va progressivement prendre forme une histoire très crue d’amour et de mort, tour à tour contemplative et tendue par un suspense haletant.

Franck (Pierre Deladonchamps) fréquente régulièrement ce lieu de drague et fait coup sur coup deux rencontres décisives. D’abord celle de Henri (touchant Patrick Dassumçao), un bûcheron veuf et bourru, aussi introverti que poignant d’humanité. Deuxième rencontre : celle de Michel (Christophe Paou), un athlète séduisant, ténébreux, dont Franck va s’éprendre passionnément. L’enjeu dramatique du récit se cristallise lors d’un long plan-séquence nocturne, filmé du point de vue de Franck. Dès lors le film, sans se départir de sa sensualité très explicite – nudité totale, fellations et éjaculations en gros plans – prend un virage policier aussi inattendu qu’intriguant. Ce qui n’empêche pas des moments d’humour de ponctuer l’action, notamment via les personnages d’un voyeur compulsif et d’un enquêteur dont le physique n’est pas sans évoquer Jean-Luc Godard.

On admire particulièrement la fluidité avec laquelle Guiraudie, aidé par le jeu très sobre de ses comédiens, mélange les tons, enchaîne et entremêle les scènes les plus crues avec des dialogues intimistes, des jeux de regards, des sous-entendus tendres. L’érotisme trouve un plein droit de cité dans le flux narratif. Ainsi se trouve brisée une convention encore très prégnante de nos jours, postulant la relégation hors-champ du sexuel et la compartimentation stricte, au fond puritaine, entre la mécanique du corps et les mouvements de l’âme. La comparaison fera peut-être sursauter mais, toutes proportions gardées, Ingmar Bergman avait en son temps osé le même type de décloisonnement, quitte à être traité de pornographe par ses contemporains (Monika et le désir, 1953).

 


Le désir, cet inconnu

Une question demeure lancinante après le film. Quel est donc cet inconnu pointé par le titre ? Michel ? Peut-être. Ou bien Henri ? Force est de constater que chacun des protagonistes est, dans une certaine mesure, un inconnu pour les autres, voire aussi pour lui-même. Lorsque Franck, à force de mentir pour protéger l’homme qu’il aime, amène l’inspecteur à s’étonner jusqu’à l’indignation face à l’indifférence et au mépris régnant apparemment au sein de la communauté de naturistes homos, un trouble envahit aussi bien le jeune homme que le spectateur. On sait que l’accusation est injuste, mais comment ne pas s’interroger sur la frontière peut-être poreuse entre la liberté revendiquée par les personnages, invitant voire enjoignant chacun à jouir sans entraves, et la prégnance d’un égoïsme inhumain, concomitant au règne de la loi du plus beau, du plus fort, que l’abolition des vieilles censures morales aura finalement contribué à exacerber ? Certes le comportement même de Franck et son amitié avec Henri démentent cette vision glaçante et simpliste. Mais le film laisse flotter un trouble, voire une culpabilité diffuse – comme si s’insinuait la dérangeante hypothèse que les choses puissent gagner en complexité alors même que  tout le monde s’accordait à ce qu’elles deviennent enfin simples, limpides (avoir envie l’un de l’autre, baiser, passer à autre chose, sans plus de conséquences – mais ainsi laisser le champ libre aux cyniques de toutes sortes, ainsi qu’à la jalousie, la solitude et la détresse).

Au fond, ce film ressemble au lac qui sous son éclat et sa langueur de surface couve un péril imminent. Les personnages, à force de se désirer les uns les autres, avivent en eux une pulsion de vie si intense qu’elle flirte avec la mort. On songe à la belle formule de Georges Bataille : « L’érotisme est l’approbation de la vie jusque dans la mort ». Le film illustre la thématique universelle du couple Éros et Thanatos, l’angoisse associée au désir, l’un et l’autre s’alimentant réciproquement. Sur cette secrète affinité du létal et du vital  – bander face au danger et à la mort -, le film est d’une précision troublante, presque physiologique. On a l’impression, dans les dernières scènes de L’Inconnu du lac, que la vie, en sa pointe extrême, s’accomplit dans sa propre abolition et que le désir, instrument de cette néantisation, révèlerait du même coup sa nature foncièrement trompeuse, étant moins un état qu’une dynamique, orientée vers une construction avant tout fantasmatique. Pour autant, à en croire l’éclat de la mise en scène, désirer resterait le plus beau témoignage de vie, ramenant celle-ci à une grandeur tragique qui évoque irrésistiblement le théâtre antique.

En fin de compte, ce film s’impose comme davantage qu’un simple hymne à la liberté et au plaisir – ce qu’il est certes également. Dans un langage de cinéma, Alain Guiraudie tient sur le désir un discours aussi subtil qu’essentiel, qui ne prétend pas nous instruire, pas même nous avertir, simplement nous faire vivre, le temps d’une projection, une expérience vertigineuse, face à laquelle les créatures de fiction s’avèrent aussi libres et désemparées que les spectateurs – chacun se retrouvant in fine seul face à lui-même, dans le silence et l’obscurité. Ce n’est ainsi ni plus, ni moins qu’à une catharsis, au sens de la tragédie grecque, que nous invite cette œuvre incandescente, pure et délétère comme le feu.

Titre original : L'Inconnu du lac

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Durée : 97 mn


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