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L’Incompris (Incompreso – Luigi Comencini, 1967)

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Chef-d´oeuvre de Comencini, « L´Incompris » met l´enfance seule face au deuil et face au monde.

L’Incompris, c’est d’abord l’histoire d’un rejet. Celui du film lui-même, éreinté par la critique lors de son passage au festival de Cannes en 1967, et à sa première sortie dans trois salles parisiennes au courant de l’été 68. « Basse sensiblerie […], oeuvre assez répugnante » pour Jeune Cinéma, « incroyable numéro de cabotinage et de niaiserie » pour Le Monde, « pellicule l’arme à l’oeil » pour La Croix : il faudra attendre sa ressortie en 1978 pour que la pièce désormais maîtresse de Luigi Comencini emporte finalement l’adhésion. Aujourd’hui, c’est à l’aune de la filmographie entière du cinéaste italien que se juge L’Incompris, formidable mélodrame en trois temps (deuil, isolement, rédemption – en gros) et l’une des peintures les plus fines de l’enfance heurtée à l’âge adulte. Le monde de l’enfance, ses rapports souvent dramatiques avec les grandes personnes, sont au centre de l’oeuvre de Comencini , notamment dans Heidi (1952), Tu es mon fils (1956), Les Aventures de Pinocchio (1971), Eugenio (1980), Un enfant de Calabre (1987) ou encore dans son tout dernier film, Marcellino (1991). Et si le réalisateur s’est toujours défendu d’avoir eu la volonté affirmée de faire de ce thème récurrent la pierre angulaire de son cinéma, il n’en reste pas moins qu’il reste bien souvent étiqueté « cinéaste de l’enfance ».

L’Incompris, c’est donc ce film crève-coeur que des générations de cinéphiles ont trouvé bouleversant, qui ne manque jamais d’émouvoir ; celui devant lequel on ne peut, paraît-il, s’empêcher de pleurer. On y entre par les yeux gonflés de larmes de l’acteur britannique Anthony Quayle, qui vient de perdre sa femme et se demande comment l’annoncer à ses deux enfants, 4 et 10 ans environ. Quayle y joue le Consul de Grande-Bretagne à Florence, John Duncombe, qui décide finalement d’en informer Andrea, l’aîné, mais de le taire à Milo, le plus jeune, qu’il juge trop sensible. Soucieux de préserver son petit frère, Andrea lui invente mille jeux, court avec lui dans les longs couloirs et les jardins de la villa désertée, l’aide à échapper à la surveillance des gouvernantes chargées de leur éducation, se carapace. Persuadé que son fils est insensible, Sir Duncombe consacre toute son affection au cadet, tandis qu’Andrea s’enfonce dans le mutisme et un désespoir caché. Si le secret sera finalement bien vite révélé (premier enseignement de Comencini, l’enfant n’est pas dupe), L’Incompris est bien l’histoire d’un deuil, mais d’un deuil qui ne dit pas son nom, qui ne peut pas s’exprimer puisque l’adulte a demandé de garder la face. Montrer jusqu’à quelles extrémités un jeune garçon admiratif de son père, pourtant avare en tendresse et souvent absent, peut aller pour se sentir digne de son amour est d’ailleurs le plus beau tour de force de L’Incompris.

 

Cette impossibilité du dialogue, le manque d’attention ressenti par Andrea est la ligne rouge du film, qui s’attache à toujours se placer du point de vue des enfants, surtout d’Andrea, tant d’un point de vue psychologique que physique. Pour Milo, le plan est souvent en plongée ; pour le père, en contre-plongée ; quant à Andrea, le cadre fait alterner l’un ou l’autre en fonction de l’évolution de son statut, enfant à qui l’on a demandé de grandir trop vite, qui se retrouve soudainement empêtré dans des responsabilités d’adulte. L’Incompris est un film, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, sans cesse à hauteur de ses personnages, qu’il place tous sur un même plan et dont il montre constamment la dualité. Ainsi de Milo, le plus petit, bouille adorable et gamin surprotégé que son jeune âge et son innocence présupposée protègent de toute suspicion. C’est pourtant lui qui, involontairement, est à l’origine du conflit entre Andrea et Duncombe ; lui qui, plus tard, provoque un retard au retour d’une virée à Florence à laquelle il a tenu à participer ; lui encore qui rend Andrea coupable d’un coup de froid qu’il attrape en s’aspergeant volontairement d’eau alors que son frère tentait de faire plaisir à son père en lavant sa voiture. C’est peut-être le personnage le plus passionnant du récit ; celui qu’on aime inconditionnellement alors qu’il est prêt à toutes les bassesses pour se tirer d’affaire.

Dans cette peinture du sentiment d’injustice croissant que ressent Andrea vis-à-vis de son petit frère réside aussi l’une des plus grandes qualités du film qui, s’il est bien in fine le grand mélodrame attendu, est loin d’être exempt de cruauté. Il faut voir le regard désemparé d’Andrea quand, en visite au cimetière avec son père, ce dernier jette les œillets qu’il avait lui-même déposés sur la tombe en cachette ; de même que la scène où, dans une boutique florentine de magnétophones, il comprend qu’il ne pourra pas récupérer la bande enregistrée contenant la voix de sa mère qu’il a malencontreusement effacée. Ici, le désarroi profond d’Andrea ne se soignera qu’au cognac du marchand, nouvelle étape précoce du départ de l’innocence. Avant, on l’avait vu sortir de la douche, former en criant la première syllabe de « maman » avant de se reprendre : elle n’est plus là. C’est l’un des moments les plus déchirants de L’Incompris, tout entier bâti autour d’apprentissages à la dure de la vie et de la mort. Puisque la mère n’est plus là, il faut encore l’imaginer, se la rappeler : en fermant les yeux et en se bouchant très fort les oreilles, on peut la retrouver. Ou en faisant craquer petit à petit l’ »audaciomètre », cette branche instable qui surplombe le lac de la propriété familiale, dans lequel Andrea n’a pas si peur de tomber.

 

 

Il n’est pas interdit de penser à l’autre chef-d’œuvre de « cinéma de l’enfance », le Cria Cuervos de Carlos Saura, qui mettait lui aussi l’enfant face au deuil dans une grande maison au climat austère. Même intensité des regards, même portée symbolique des non-dits : Saura et Comencini partagent le talent de donner à voir le monde à travers les yeux des plus petits. L’Incompris est peut-être moins sec, moins âpre, fort de dernières minutes qui précipitent tout et donnent l’enfant vainqueur. C’est pour cela que le film de Comencini est si bouleversant : parce qu’il rend, en derniers recours, Andrea seul décisionnaire de son existence. Le prix à payer est lourd, la récompense immense : Andrea est au seul endroit où il veut être, et le dialogue avec le père, enfin ouvert.

Titre original : Incompreso

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Durée : 101 mn


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