Liberté

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Deux ans de travail, un scénario en langue rom, des acteurs venus directement de Transylvanie, des roulottes et des costumes inspirés des années 40 pour un film sympathique mais qui manque un peu de souffle « dyonisiaque ».

Personne ne connaît Samudaripen, alors que peu de gens ignorent encore la Shoah. Samudaripen, c’est le génocide des roms dont personne ne parle jamais et Tony Gatlif a voulu réparer cette grand injustice en nous proposant un film poétique cependant bien loin stylistiquement de La liste de Schindler.

Et pourtant, il s’agit aussi ici d’un film d’amour et non de haine car, comme Steven Spielberg, Tony Gatlif adopte le point de vue des Justes. Même s’il n’a pas rencontré de Justes ayant protégé des roms, il s’est inspiré de l’action menée par deux personnes qui ont vraiment existé. Un notaire, Théodore, qui a aidé des roms pendant la guerre et Yvette Lundy, résistante et institutrice dans la Marne, devenue Mlle Lundi dans le film, et qui vit toujours. Elle a d’ailleurs conseillé Marie-Josée Croze pour son interprétation.

Le résultat est un film admirable ne serait-ce que par le travail qu’il a nécessité et qui force le respect. Force aussi le respect toute tentative de réhabilitation pour tenter de changer l’image de ceux qu’on craignait et dont on a encore toujours peur. Pour ce film, Tony Gatlif a travaillé pendant plus de deux ans, écrit le scénario en langue rom. Il a reconstitué les roulottes comme elles étaient dans les années 40, ainsi que les costumes colorés des femmes. Certains des acteurs viennent directement de Transylvanie, la grand-mère d’origine russe arrive d’Oslo et il a reconstitué tout un melting-pot d’Albanais, de Kosovars, de Géorgiens, etc. Et, cerise sur le gâteau, James Thiérrée, petit-fils de Chaplin, qui n’est pas rom mais dont le grand-père a immortalisé avec Charlot le vagabond poétique et magique. James Thiérrée s’est imposé à Tony Gatlif dès qu’il l’a découvert sur la scène du Théâtre de la Ville. En effet, musicien, trapéziste, excellent acteur, chanteur, il avait tout pour le rôle d’autant qu’il s’est mis en deux mois à apprendre le rom, incarnant parfaitement le personnage de Taloche inspiré aussi d’un rom ayant existé, Tolloche, qui avait tenté de se sédentariser pour échapper au génocide mais qui n’a pas pu se priver de sa liberté et a fini mort en déportation.

Le mot liberté n’existe pas dans la langue rom nous précise d’ailleurs Tony Gatlif, parce que les roms sont toujours libres : ils n’acceptent d’être scolarisés que s’ils font ce qu’ils veulent, et même s’ils sont payés, mais veulent conserver le droit de s’enfuir dès qu’ils s’ennuient, ce que le film montre magnifiquement dans des scènes à la Doisneau.

Ce film, non seulement nous fait mieux comprendre le mode de vie gitan et rom avec ses peurs (des revenants, de la mort), ses croyances (l’eau libérée des tuyaux de la maison du maire par Taloche), ses superstitions (l’ail, les prières), son mode de vie qui ne supporte pas la contrainte et l’enfermement. Il n’est que de voir Taloche prostré et un rom tournant en rond derrière les barbelés du camp pour le comprendre visuellement en quelques secondes. Ce camp offre d’ailleurs à Tony Gatlif la possibilité d’une scène d’ouverture magnifique et poignante : en effet, il filme ces fils de fer barbelés comme des cordes d’une guitare sur lesquelles les doigts d’un musicien invisible joueraient un hymne à la vie. Hymne à la vie, tout au long de ce film, notamment dans cette scène qui prend le contrepied du rom voleur de poules, avec ce concert endiablé pour leur donner envie de pondre.

Par moment trop sage car on eût aimé plus de scènes à la Kusturica car le film s’y prêtait, on reconnaît quelquefois à peine la patte de Gatlif. Mais les intentions sont bien sûr excellentes, même si le public qui ira le voir est déjà acquis à la cause humanitaire. Irait-il cependant jusqu’à passer une soirée avec des roms du métro ou dans la roulotte du cirque Romanes ? Quant aux acteurs, ils sont parfaits, sauf peut-être le gadjo Lavoine un peu trop fade, bien que choisi librement par Tony Gatlif qui lui trouve une voix et une gueule à la Gérard Philipe. Mais il n’empêche pas le film de déployer ses ailes de liberté vers le ciel et l’espérance et c’est tant mieux avec, en prime, une très belle chanson de Catherine Ringer.

Titre original : Liberté

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Durée : 110 mn


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